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Cambodge & Tourisme: Stung Sen, la rivière qui a porté deux capitales

Entre chauves-souris géantes, buffles à demi immergés et ruines pré-angkoriennes noyées dans la forêt, la rivière Stung Sen irrigue depuis plus de mille ans le centre du Cambodge — et continue, tranquillement, de faire vivre l'une des régions les moins visitées du pays.

Un pêcheur remonte le courant brunâtre de la Stung Sen en fin de journée, sa pirogue à moteur glissant devant les toits de Kampong Thom
Un pêcheur remonte le courant brunâtre de la Stung Sen en fin de journée, sa pirogue à moteur glissant devant les toits de Kampong Thom

À l'heure où le soleil décline sur Kampong Thom, une rumeur sourde monte des grands arbres plantés autour de l'ancienne résidence du gouverneur colonial. Elle enfle de minute en minute, jusqu'à ce que des centaines de chauves-souris frugivores géantes se détachent d'un coup des frondaisons et s'égaillent au-dessus de l'eau brune de la Stung Sen, en quête de fruits mûrs pour la nuit. En contrebas, sur la berge, des enfants jouent encore dans le courant tandis que des buffles s'immergent jusqu'au cou pour échapper à la chaleur du jour. Ce spectacle, presque immuable, se répète chaque soir depuis des générations sur les rives de cette rivière que la plupart des visiteurs du Cambodge traversent sans même la remarquer — et qui a pourtant vu naître, puis grandir, deux capitales à mille trois cents ans d'écart.

Le plus grand affluent du Tonlé Sap

La Stung Sen (ស្ទឹងសែន) prend sa source dans les collines de la province de Preah Vihear, au nord du pays, avant de parcourir plus de 520 kilomètres à travers la province de Kampong Thom pour se jeter dans le Tonlé Sap. Son bassin versant, avec ses 16 344 km², est le plus vaste des onze grands affluents qui alimentent le Grand Lac — davantage encore que celui de la rivière Chinit, sa voisine. Chaque année, la mousson y déverse environ 1 500 millimètres de pluie, gonflant le débit de la rivière qui passe alors d'un filet tranquille à un flot brunâtre capable de submerger les rives et les rizières environnantes pendant plusieurs mois.

Isanapura, la capitale oubliée du royaume du Chenla

Bien avant qu'Angkor n'existe, la région qui borde la Stung Sen fut le théâtre d'une autre grandeur. À une trentaine de kilomètres au nord de Kampong Thom, dissimulé sous une forêt dense, le site de Sambor Prei Kuk — littéralement « le temple dans la richesse de la forêt » — correspond aux vestiges d'Isanapura, la capitale du royaume pré-angkorien du Chenla, fondée par le roi Isanavarman Ier au tout début du VIIe siècle. Plus de cent temples de brique, dont dix tours octogonales uniques en leur genre en Asie du Sud-Est, s'y dressent encore, envahis par les racines de fromagers centenaires. Les linteaux et frontons de grès qui subsistent, ornés de motifs floraux et de scènes énigmatiques, sont considérés par les archéologues comme les modèles fondateurs du futur art khmer angkorien. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2017, Sambor Prei Kuk reste pourtant l'un des grands sites archéologiques les moins fréquentés du pays, loin de l'affluence de son illustre héritier, Angkor Wat.

La ville qui porte le nom de la rivière

En aval, la rivière a donné son nom à la ville qui s'est développée sur ses berges : Kampong Thom, capitale provinciale, est administrativement appelée Stung Sen — un nom que la plupart des Cambodiens emploient d'ailleurs plus volontiers que celui, plus connu des voyageurs, de Kampong Thom.

Au centre-ville, une sculpture métallique en forme de poissons, gardée par deux lions de pierre, rappelle que Kampong Thom doit toute son existence à sa rivière nourricière
Au centre-ville, une sculpture métallique en forme de poissons, gardée par deux lions de pierre, rappelle que Kampong Thom doit toute son existence à sa rivière nourricière

La ville elle-même n'a rien d'une destination spectaculaire : quelques rues poussiéreuses, un marché, une ancienne résidence de gouverneur à l'architecture coloniale aujourd'hui décrépite. C'est précisément dans le jardin à l'abandon de cette résidence que niche la colonie de chauves-souris géantes qui attire, chaque soir, les rares visiteurs de passage — une poignée d'arbres immenses dont les frondaisons hébergeraient plusieurs centaines d'individus, selon les habitants du quartier.

Sous un arbre centenaire, une statue rend hommage aux paysans khmers d'autrefois, portant l'eau et les récoltes au fil des saisons, devant une maison traditionnelle repeinte de rouge
Sous un arbre centenaire, une statue rend hommage aux paysans khmers d'autrefois, portant l'eau et les récoltes au fil des saisons, devant une maison traditionnelle repeinte de rouge
Une remise en bois envahie de lierre, à deux pas de la rivière, témoigne du charme patiné et un peu à l'abandon qui caractérise encore le centre de Kampong Thom
Une remise en bois envahie de lierre, à deux pas de la rivière, témoigne du charme patiné et un peu à l'abandon qui caractérise encore le centre de Kampong Thom

La vie ordinaire au fil de l'eau

C'est peut-être cette absence de grand monument qui rend la Stung Sen si attachante : elle continue d'être avant tout une rivière de travail et de vie quotidienne. Sur la berge, à deux pas du marché, les motos s'arrêtent devant les étals improvisés de crevettes et de coquillages, posés à même le sol entre les paniers tressés.

Une mère et son fils s'arrêtent en moto devant les étals improvisés du marché aux crevettes et coquillages, installés à même le sol de la berge
Une mère et son fils s'arrêtent en moto devant les étals improvisés du marché aux crevettes et coquillages, installés à même le sol de la berge

Un peu plus loin, sous les parasols multicolores, des marchandes désécaillent et débitent le poisson frais du jour, pêché quelques heures plus tôt dans le courant tout proche.

Le marché aux poissons s'étend tout le long de la berge, nattes chargées de carpes et de poissons-chats fraîchement remontés du fleuve
Le marché aux poissons s'étend tout le long de la berge, nattes chargées de carpes et de poissons-chats fraîchement remontés du fleuve

Deux jeunes filles en profitent pour souffler un instant entre deux échoppes, tandis qu'un peu en amont, une maison-barque au toit de tôle rouillée rappelle que certaines familles vivent encore à l'année sur l'eau.

Amarrée près de la rive, une maison-barque au toit de tôle rouillée illustre la vie fluviale encore pratiquée par certaines familles de pêcheurs de la Stung Sen
Amarrée près de la rive, une maison-barque au toit de tôle rouillée illustre la vie fluviale encore pratiquée par certaines familles de pêcheurs de la Stung Sen

Sur la rive, les maisons traditionnelles khmères sur pilotis, aux escaliers peints de couleurs vives, voisinent avec les échoppes de vannerie où s'entassent les grands paniers de rotin destinés au transport du riz et des récoltes.

Une maison traditionnelle khmère sur pilotis, à l'escalier peint de couleurs vives, se dresse au bord de l'eau, à l'ombre de deux cocotiers
Une maison traditionnelle khmère sur pilotis, à l'escalier peint de couleurs vives, se dresse au bord de l'eau, à l'ombre de deux cocotiers
Rangées de paniers en rotin tressé, destinés au transport du riz et des récoltes, alignées devant une échoppe du marché de Kampong Thom
Rangées de paniers en rotin tressé, destinés au transport du riz et des récoltes, alignées devant une échoppe du marché de Kampong Thom

En amont comme en aval de la ville, des familles entières vivent ainsi au rythme de la rivière, jusqu'à son embouchure dans le Tonlé Sap, où le village flottant de Phat Sanday rassemble des communautés de pêcheurs dont les maisons, montées sur des radeaux ou des barils flottants, s'élèvent et s'abaissent avec le niveau de l'eau selon les saisons.

Une rivière sous surveillance

Cette abondance n'est pas garantie pour toujours. Une partie du cours inférieur de la Stung Sen, à proximité de son embouchure dans le Tonlé Sap, est protégée depuis 2001 au sein d'un sanctuaire faunique, reconnu zone humide d'importance internationale par la convention de Ramsar en 2018 — une reconnaissance qui souligne le rôle crucial de ces zones inondées saisonnières pour la reproduction des poissons du Grand Lac. Plus en amont, dans la province de Preah Vihear, un projet de barrage hydroélectrique sur la Stung Sen reste à l'étude depuis plusieurs années. S'il devait voir le jour, l'ouvrage inonderait une partie du cours supérieur de la rivière et pourrait, selon des associations environnementales, affecter les cycles de crue dont dépendent les pêcheries du Tonlé Sap tout entier — un rappel que même les rivières les plus discrètes du Cambodge ne sont jamais complètement à l'abri des grands projets de développement.

Comment découvrir la Stung Sen

Kampong Thom se trouve à mi-chemin entre Phnom Penh et Siem Reap, sur la route nationale 6, ce qui en fait une halte naturelle pour les voyageurs reliant les deux villes. La balade en fin de journée le long des berges, jusqu'à l'ancienne résidence du gouverneur et sa colonie de chauves-souris, reste l'une des façons les plus simples de prendre le pouls de la ville. Pour les visiteurs disposant de plus de temps, une excursion en bateau depuis le marché central jusqu'au village flottant de Phat Sanday permet de remonter tout le cours aval de la rivière, tandis que Sambor Prei Kuk, accessible en une petite heure de route depuis la ville, offre une immersion assez rare dans les origines de la civilisation khmère, loin des foules d'Angkor.

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