Cambodge & Presse : Les journalistes dénoncent le manque d'éthique de certains de leurs collègues

Bun Lim se souvient d'un accident de voiture qu'il a eu il y a quelques années. Il avait percuté un réverbère et dégringolé dans un canal, tard dans la nuit. Deux journalistes en ligne de la même organisation s'étaient présentés sur les lieux, réclamant de l'argent pour réparer les dégâts. Il avait refusé de payer, car il avait l'impression qu'ils laissaient entendre que le paiement signifierait qu'ils ne signaleraient pas l'accident, ce qui dénote selon lui « un manque évident d'éthique journalistique ».

Deux journalistes interviewent une jeune femme pour un reportage sur sa tentative de suicide en se jetant dans le Tonlé Sap depuis le pont de Chroy Changvar, le 25 juillet. Photo FB
Deux journalistes interviewent une jeune femme pour un reportage sur sa tentative de suicide en se jetant dans le Tonlé Sap depuis le pont de Chroy Changvar, le 25 juillet. Photo FB

« Deux journalistes en ligne sont venus et ont essayé de m’empêcher de sortir ma voiture du canal avec un treuil. Ils ont exigé 1200 dollars pour les dommages causés au réverbère, mais je n’ai pas voulu les payer. La raison pour laquelle j’ai refusé de payer, c’est qu’ils ne se souciaient pas du lampadaire, mais voulaient un pot-de-vin pour ne pas diffuser d’images de la scène. Ils ont ensuite appelé la police sur les lieux », raconte Lim à nos partenaires du Post.

Un autre exemple de pratique contraire à l’éthique et même illégale du journalisme a été une affaire d’extorsion en juin de l’année dernière, lorsque cinq reporters d’informations en ligne et un chauffeur de moto-taxi ont été inculpés pour avoir extorqué de l’argent à un propriétaire de café qui gérait une opération de jeu illégale dans la commune de Prek Anhchanh du district de Mok Kampoul, dans la province de Kandal

Les reporters — du média peu connu Bati News — et le chauffeur de moto-taxi ont été inculpés d’extorsion en vertu des articles 372 et 373 du Code pénal. Le propriétaire du café a été accusé d’avoir dirigé une opération de jeu illégale en vertu de l’article 5 de la loi sur la répression des jeux d’argent.

Ce ne sont là que deux exemples de pratiques journalistiques contraires à l’éthique, même si l’on ne peut nier que certains journalistes ont une attitude positive dans le cadre de leurs activités.

Comportement douteux

Selon les professionnels, ce genre de comportement explique pourquoi le journalisme a parfois une mauvaise image dans l’esprit du public. Les journalistes sont souvent considérés comme corrompus et agissant au-delà de leurs fonctions.

Pour le président du Club des Journalistes Cambodgiens (CCJ), Pen Bona :

« C’est pour ces raisons que nous nous efforçons de faire en sorte que tous les journalistes comprennent leur rôle et leur éthique professionnelle. Nous n’avons pas le droit d’interférer avec les autorités. »

« Ce genre d’activité est aussi la raison pour laquelle le Premier ministre Hun Sen a mis en garde les journalistes. Nous ne pouvons pas violer les droits des personnes, exploiter une situation difficile ou déformer la vérité », ajoute-t-il.

Selon Meas Sophorn, sous-secrétaire d’État et porte-parole du ministère, il existe actuellement plus de 2 100 médias enregistrés auprès du ministère de l’Information, dont 845 diffusent en ligne.

Ce dernier explique que pour s’enregistrer auprès du ministère, chaque média doit répondre à certains critères, notamment s’enregistrer comme une entreprise commerciale, fournir un contrat commercial, un profil de propriétaire d’entreprise, une lettre d’enregistrement et d’autres documents officiels.

Selon les lois actuelles sur l’information, les Cambodgiens et les étrangers peuvent pratiquer le journalisme sans aucune qualification dans ce domaine.

« Ils doivent toutefois adhérer aux lois et règlements en vigueur et respecter l’éthique de la profession. Ils doivent s’efforcer d’améliorer la profession », précise-t-il, ajoutant que

le ministère organisait régulièrement des séminaires et des cours de formation pour que les journalistes comprennent les lois et les règlements relatifs à leur travail, ainsi que les devoirs relatifs à l’éthique.

Un vétéran du secteur partage son point de vue

Pheng Sokha, responsable des équipes de reporters chez Hang Meas TV, est journaliste depuis la fin de sa 12e année. Elle décrit les tâches de son équipe de 10 personnes, en mettant l’accent sur leurs rôles et obligations et explique que son équipe est déployée en deux groupes :

« Ils reçoivent les nouvelles et les informations urgentes par talkie-walkie — en particulier les reporters de l’équipe de nuit. Ils sont toujours en état d’alerte, avec des ordinateurs portables, des livres, des stylos, des appareils photo et des téléphones prêts à servir dans leurs sacs à dos ».

« Bien que je ne fasse plus de reportages en personne, il y a dix ans, mon mari et moi écrivions des articles sur place. Je comprends donc le processus », dit-elle. Forte de ses années d’expérience dans les médias depuis 1999, elle décrit certains des problèmes auxquels tous les reporters sont confrontés, qu’ils travaillent de jour ou de nuit.

Des journalistes en ligne interviewent une jeune femme qui aurait été violée dans le district de Kambol, dans la capitale, le 24 juillet. Photo FB
Des journalistes en ligne interviewent une jeune femme qui aurait été violée dans le district de Kambol, dans la capitale, le 24 juillet. Photo FB

Elle confie que leurs salaires étaient souvent bas et que beaucoup d’entre eux complétaient leurs revenus par d’autres emplois.

Pas tous dans le même sac

« J’admets avoir vu et entendu parler de certains journalistes demandant de l’argent aux gens. Ceux d’entre nous qui se considèrent comme professionnels n’oseraient jamais faire une telle chose. Je connais certains créateurs de contenu en ligne qui gèrent leurs propres pages web et groupes Facebook, et qui font régulièrement ce genre de choses. Au fond, chaque journaliste est différent, il ne faut pas nous mettre tous dans le même sac », dit-elle.

« Pour nous, le salaire n’était pas élevé, mais nous respections la profession. Nous n’écrivions jamais d'article partial contre de l'argent. Mon équipe me rapportait souvent que des journalistes en ligne non rémunérés le faisaient régulièrement. Je leur disais que c’était leur affaire, pas la nôtre », ajoute-t-elle.

« La plupart du temps, certains ne pensent pas au travail, ils cherchent juste à gagner de l’argent. Même si nous sommes des journalistes qui rapportons souvent des nouvelles de la même scène, ce qu’ils font est leur affaire, l’important est que nous ne nous comportions pas comme eux », conclut-elle.

Sokha ajoute toutefois qu’intervenir dans une situation est contraire à l’éthique et au professionnalisme. Parfois, certains essaient de déformer leur reportage ou de l’utiliser comme une menace pour exiger de l’argent. Ils peuvent demander de l’argent à la personne à l’origine du problème, ou même à la police et aux autorités, en fonction de la situation :

« En plus de demander de l’argent, certains journalistes prennent des photos des victimes d’abus ou diffusent des informations désobligeantes. ».

Protéger les droits des victimes

Pen Bona estime que la protection de l’identité des victimes est particulièrement importante. Récemment, le CCJ, en collaboration avec le ministère de l’information et le ministère de la Condition féminine, a élaboré un code de conduite qui a été largement diffusé afin que les journalistes comprennent comment rendre compte de la violence contre les femmes.

« L’essentiel est de veiller à ce que votre reportage ne conduise pas à faire de la personne concernée une double victime. Si une personne est victime de viol ou de violence, elle ne doit pas être embarrassée ou voir sa réputation gâchée par les médias. Les journalistes doivent en être conscients et éviter de soumettre une victime à la critique publique », dit-il.

M. Bona ajoute qu’un grand nombre de journalistes du secteur en ligne étaient nouveaux dans le secteur et n’avaient peut-être pas reçu de formation professionnelle. Selon lui, pour que les médias soient respectés, tous les journalistes doivent d’abord respecter l’éthique professionnelle.

Le directeur de Hang Meas TV et le président du club des journalistes reconnaissent également que l’image des journalistes se trouve dévalorisée par une poignée de blogueurs en ligne.

« Le ministère de l’information devrait mettre en place des mesures spéciales pour les journalistes en ligne afin qu’ils n’aient pas un impact aussi négatif sur le reste d’entre nous. Presque tous les jours, lorsque les gens découvrent que nous sommes journalistes, nous sommes maltraités ou on nous crache dessus », confie Mme Sokha.

Selon elle, le ministère de l’information devrait prendre des mesures et informer tous les journalistes - professionnels ou non - de cesser d’avoir des comportements qui nuisent à la profession, comme écrire des critiques biaisées.

Interrogé sur le fait que certaines personnes semblent ne pas apprécier les journalistes, Pen Bona s’exclame : « C’est exact ! Cela porte atteinte à la dignité de la presse lorsque certains reporters se comportent mal. Les gens supposent que tous les journalistes sont dégoûtants et ils ont peur de nous parler. »

« Je veux lancer un appel à tous ceux qui détiennent une carte de presse. S’il vous plaît, pratiquez un journalisme responsable et adhérez à l’éthique professionnelle. En faisant ce qu’il faut, nous ne serons plus condamnés par le public. »

Chuon Bun Roeung, directeur de la chaine d’informations TNB TV, reconnait le tort causé à la réputation du secteur par les nombreux journalistes en ligne qui franchissent les limites. Roeung, qui diffuse des nouvelles de dernière minute depuis la scène chaque fois que cela est possible, dénonce ces abus professionnels :

« Absolument ! Certains journalistes sont de trop. Les reporters en ligne franchissent la ligne bien trop souvent. Beaucoup de gens parlent de ce problème. »

Meas Sophorn, du ministère de l’information, rappelle que le ministère a toujours appelé les journalistes à respecter les lois, les règlements et l’éthique professionnelle :

« Dans le cas où un journaliste commet un acte illégal, il sera tenu responsable en vertu de la loi. Il n’y a pas d’exceptions ni d’excuses pour enfreindre la loi, et aucune profession ne devrait bénéficier d’un traitement spécial. »

Le porte-parole rappelle rappelle également les recommandations du Premier ministre : « Ne violez pas les droits d’autrui et ne déformez pas la vérité ». Il estime que les journalistes ne doivent pas agir en tant que juges ni décider de la culpabilité de quiconque. Cette tâche incombe aux autorités. »

« Les reporters en ligne en direct sont respectables tant qu’ils font preuve de professionnalisme, respectent la loi et les droits des particuliers et travaillent pour le bien public. Ils sont souvent les premiers sur les lieux d’un accident de la circulation, ils peuvent appeler les ambulances et informer les proches des victimes de ce qui s’est passé. », conclut-il.

Un cas récent est un accident survenu le 9 août. Deux motos se sont percutées de plein fouet et les deux conducteurs ont perdu connaissance. Grâce au signalement en ligne, les deux hommes ont pu être identifiés rapidement et leurs proches prévenus.

Hong Raksmey avec notre partenaire The Phnom Penh Post


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