Cambodge & Parcours : Heuv Nhanh, le chiffonnier devenu réalisateur de télévision

Le Cambodgien Heuv Nhanh a passé cinq ans de son enfance à vivre et à travailler dans une décharge et croyait qu’il ne pourrait jamais en partir. Avec le soutien du Cambodia Children Fund (CCF), il s’en est sorti et se lance maintenant dans une carrière de réalisateur.

Heuv Nhanh, le chiffonnier devenu réalisateur de télévision
Heuv Nhanh, le chiffonnier devenu réalisateur de télévision

Né pour être pauvre, pensait-il

« Je vis ici depuis si longtemps. Je suppose que c’est mon destin, je suis né pour être pauvre »

Heuv Nhanh était un jeune garçon de 9 ou 10 ans, lorsqu’il rencontra une équipe de tournage filmant sur le site d’enfouissement de Stung Mean Chey à Phnom Penh, un vaste dépotoir de onze hectares envahi de déchets en décomposition, qu’il appelait « chez lui »...

Nous sommes en 2005, Nhanh vit et travaille à la décharge depuis près de cinq ans, avec ses sept frères et sœurs - le plus jeune, son petit frère, n’a que deux ans. À cette époque, Nhanh s’était totalement résigné à ne jamais partir de la décharge. Il se levait chaque matin à 6 heures et commençait à travailler sur la décharge, ramassant les tas de déchets pour trouver des objets à vendre. Pas de weekend, il travaillait sept jours sur sept. Nhanh a aujourd’hui 25 ans, c'est un jeune homme élancé et souriant qui parle volontiers de ses projets d’avenir : devenir un jour un cinéaste reconnu et fonder sa propre famille.

La montagne des ordures

Quand je pense au passé alors que je vivais sur la décharge, je ne peux pas croire à quel point les choses ont changé. Quand j’étais là-bas, je croyais que je resterai ramasseur d’ordures toute ma vie. Je ne songeais à l'avenir. Je pensais même que j’y finirais mes jours, raconte le jeune homme. À son époque, on estime qu’environ 1 500 enfants vivaient et travaillaient à la décharge.

Stung Mean Chey à Phnom Penh, un vaste dépotoir de onze hectares
Steung Meanchey à Phnom Penh, un vaste dépotoir de onze hectares

Nhanh n’avait que cinq ou six ans lorsqu’il y a déménagé pour la première fois avec sa famille originaire d’une province rurale. Comme de nombreuses familles du pays qui éprouvent des difficultés pour gagner leur vie, ses parents agriculteurs cherchaient du travail et une nouvelle vie en ville. Ils se sont retrouvés à vivre et travailler à Steung Meanchey, alors la plus grande décharge d’Asie du Sud-Est et un environnements des plus dangereux et des plus toxiques.« C’était comme l’apocalypse la première fois que je m’y suis rendu », raconte Scott Neeson, le fondateur du Cambodian Children’s Fund (CCF) dans le documentaire de RT tourné en 2017 et intitulé « Cambodia’s Hollywood Dad ».

Stung Mean Chey à Phnom Penh, un vaste dépotoir de onze hectares

« Vous regardez 11 hectares de déchets puants, subissez des températures fréquemment entre 50 et 55 degrés Celsius, un soleil étouffant un sol brûlant, car à mesure que les déchets se décomposent, ils dégagent du méthane et provoquent des brûlures », explique Scott.

« Il y avait de grandes crevasses au milieu des immondices. Vous ne pouvez pas les voir, mais si vous tombez là-dedans, c’est épouvantable, vous pouvez ne plus en ressortir »

Nhanh et ses frères et sœurs vivaient et travaillaient donc dans cet endroit qu’il appelaient « la montagne des ordures ». « Vivre sur la décharge était très difficile, c’était un endroit sale et effrayant », confie Nhanh aujourd’hui. « Nous n’avions ni nourriture, ni abri convenable, ni éducation. Nous n’avions rien. Nous mangions ce que nous trouvions dans les ordures, souvent des morceaux de fruits périmés. Il y avait souvent des vers, mais nous n'y prêtions pas attention, nous voulions juste survivre. Cela faisait partie de notre vie et l’on ne pensait à rien d’autre », explique-t-il. « Traverser les tas d’ordures, même revêtu de bottes en caoutchouc, était dangereux et épuisant. Il y avait des aiguilles, des morceaux de verre et de métal. Une partie de la décharge brûlait et il y avait de la fumée et des vapeurs nocives qui nous étouffaient et nous rendaient malades ».

il y avait de la fumée et des vapeurs nocives qui nous étouffait

Avec ce travail, Nhahn ne gagnait que 0,50 à 0,75 cents par jour qu’il dépensait pour acheter du riz pour la famille. La nuit, parents et enfants se faufilaient dans une tente de fortune — composée de matériaux suspendus entre de vieux morceaux de bois — qui laissait passer la pluie durant la mousson.

Génération Sophy Ron

Nhanh se souvient d’une petite fille, avec un chapeau rouge, qui vivait et travaillait à la décharge en même temps que lui. Il s’agissait de Sophy Ron qui, avec Nhanh, est devenue l’une des premières étudiantes du CCF lorsque Scott Neeson a créé le Cambodian Children’s Fund en 2004.

Sophy Ron
Sophy Ron

Sophy a ensuite obtenu une bourse pour étudier à l’Université de Melbourne, où elle prépare une licence. Un destin et une réussite remarquables qui ont attiré l’attention du monde entier l’année dernière. Nhahn raconte : « Je me souviens de Sophy, quand j’habitais à la décharge, elle y vivait aussi avec sa famille, nous faisions partie de la même génération d’enfants sur le dépotoir ». Comme Sophy, la vie de Nhanh a été transformée après avoir rencontré Scott un jour au milieu de la décharge. Sa plus jeune sœur avait déjà rejoint le CCF et Nhanh se souvient :

« Je me rappelle avoir attrapé la jambe de Scott sans la lâcher. Je lui ai dit que je voulais étudier et il a dit oui. J’étais complètement excité. Je suis allé le dire à mes parents et le lendemain, je suis allé au CCF et j’ai commencé l’école »

Nhanh habitait dans les installations résidentielles du CCF, mais retournait à la décharge tous les weekends pour voir ses parents. Alors âgé de 12 ou 13 ans, il avait beaucoup de retard en classe, mais avec détermination et fortement soutenu par le CCF, il a su saisir toutes les chances qui se présentaient, s’inscrivant même au Leadership Program, programme du CCF qui permet aux étudiants de devenir formateurs. Le garçon qui, il n’y a pas si longtemps, ne parlait pas un mot d’anglais a commencé à enseigner cette langue pour les plus jeunes du CCF.

Scott Neeson
Scott Neeson et Nhanh
« J’étais très heureux parce que j’apprenais beaucoup, le CCF m’a tellement apporté. Ils nous ont élevés comme des leaders et nous ont rendus plus courageux »

Cette confiance lui a également donné le courage de parler à son père de sa consommation excessive d’alcool, source de nombreux problèmes dans la famille. « Je lui ai dit que je l’aimais », dit Nhanh. « J’ai dit que c’était un homme bien et qu’il avait fait beaucoup pour nous, mais que, s’il buvait moins, tout irait mieux. À ce moment-là, il s’est mis à pleurer ». Aujourd’hui, Nhanh dit que son père ne boit plus.

Devenir cinéaste

Après avoir obtenu son diplôme du CCF et travaillé pendant un certain temps, Nhanh a gagné assez d’argent pour construire à ses parents une maison dans la province qu’ils avaient quittée près de 15 ans auparavant. Ils ont pu enfin s’éloigner de l’ancienne décharge (qui a fermé en 2009).

« Je soutiens toujours ma famille et ils étaient très contents de la maison, en particulier mon père, mais maintenant je veux en construire une plus grande », dit-il. Nhanh, qui a déjà étudié le design d’intérieur à l’université de Phnom Penh, est devenu premier assistant-réalisateur chez Hang Meas, une chaîne de télévision de divertissement cambodgienne très connue. Il souhaite devenir un cinéaste, « célèbre dans son pays et dans le monde entier ». Un jour, il espère même réaliser un documentaire sur son parcours.

Heuv Nhanh
Heuv Nhanh aujourd'hui

Nhanh reste très ouvert avec ses amis et collègues concernant sa vie passée. « Je travaille avec des vedettes locales du cinéma et de la télévision et je ne leur cache jamais mon passé. C’est ce que je suis. Je suis fier d’avoir traversé une période aussi difficile et d’être arrivé là où je suis aujourd’hui. C’était dur, mes parents étaient pauvres, nous n’avions ni argent ni de quoi manger », confie-t-il.

« Mais je ne cache pas mon vrai moi. Je veux partager mon histoire avec tout le monde »

Il attribue à Scott Neeson, son « héros », et au CCF le mérite d’avoir transformé sa vie. « Si je n’avais pas connu Scott et le CCF, je pense que je vivrais dans un endroit très différent. Je ne parlerais pas anglais, je ne serais pas allé à l’université et je ne pourrais pas aider ma famille », confie-t-il.

Le garçon de neuf ans, couvert de terre, debout sur la décharge et pensant ne jamais quitter la « montagne des ordures » est parti depuis longtemps. « Je me souviens d’avoir dit cela, que je pourrais rester un ramasseur d’ordures toute ma vie », dit Nhanh, ajoutant : « Mais à présent, je peux dire que si une opportunité se présente, comme celle de poursuivre des études, il faut la saisir, c’est la seule façon de changer son destin ».

« Vous ne pouvez pas changer le passé, mais vous pouvez changer le futur »

Équipe des médias du CCF & C. Gargiulo

Avec l’aimable autorisation du CCF