Cambodge & Livre : « Ceux qui sont restés là-bas » de Jeanne Truong

« Nous sommes vraiment morts pour des mots que nous n’avons même pas compris, dont nous n’avons pas reconnu la couleur, ni la matière, ni l’odeur. Ces mots que Pol Pot a importés après son séjour en France. Il est revenu avec ces mots qui terrorisent, agenouillent, parce que notre peuple s’était déjà agenouillé devant les écoles, les administrations, la langue des étrangers. La terreur, il en avait lu le mode d’emploi dans les livres d’histoire. Il a importé la terreur de la Révolution française ».

L'histoire

1978. Narang a six ans. Il fuit le Cambodge avec sa mère. Comme une foule d’autres rescapés, tous deux tentent de rejoindre la Thaïlande. Épuisés par des jours de marche, harassés par la faim et la soif, ils sont parqués dans un camp à leur arrivée. Cela aurait pu être la fin de leur tragédie. Mais ça ne sera que le début d’une autre. Fulgurante, celle-ci.

Note de l'auteure

« Il aurait fallu rester jusqu’à la fin. Il aurait fallu mourir. Avoir quitté les lieux avant les autres, c’est être coupé de l’Histoire. Je suis entré dans le noir qu’on appelle la survie. Je n’ai pas vu de mes yeux jusqu’au bout, je n’ai pas payé de ma vie comme les autres. Cependant, si l’enfance détermine tout, alors je suis un enfant des camps. »

Interview TV

Avis

Jeanne Truong restitue avec force et pudeur l’horreur du cauchemar cambodgien. Elle revient sur un épisode méconnu de cette période sanglante. Le récit de Narang, habité par les obsessions qui hantent les survivants, est saisissant de vérité et d’humanité.

Extrait

« Nous sommes vraiment morts pour des mots que nous n’avons même pas compris, dont nous n’avons pas reconnu la couleur, ni la matière, ni l’odeur. Ces mots que Pol Pot a importés après son séjour en France. Il est revenu avec ces mots qui terrorisent, agenouillent, parce que notre peuple s’était déjà agenouillé devant les écoles, les administrations, la langue des étrangers. La terreur, il en avait lu le mode d’emploi dans les livres d’histoire. Il a importé la terreur de la Révolution française. Lui, le fils de son peuple, avait bien sûr le droit plus que les autres de l’asservir. Il a décrété que les siens étaient des attardés, qu’ils n’avaient pas encore la lumière, que le communisme, la dictature du prolétariat, la science, la méthode allaient la leur apporter, et ranimer cette populace abrutie d’idiotie, de mentalité corrompue. Et nous, qui dormions tranquillement dans nos campagnes et nos villes, noirs et languissants, cherchant à traverser nos souffrances, nous avons été brutalement réveillés par la ferraille cacophonique, la ferraille coupante des armes, par l’ère de l’acier, nous qui n’étions qu’à l’âge de pierre, du bois, des feuilles et des fleurs.

Ma mère a raconté que c’est à la suite d’une fièvre que je suis devenu muet. Je devais avoir cinq ans. Mon mutisme ne s’est pas accompagné de surdité. Je n’ai pas de souvenirs de la mort de mon père ni de celle de ma sœur. Mais ils ont disparu à ce moment- là. Je suis tombé gravement malade. Ces années d’absence à moi- même ne sont comblées que par les histoires que ma mère m’a racontées. C’est grâce à son témoignage que ma mémoire possède des mots et des images.

« Ils les ont emmenés. Ils ne reviendront pas... »

« Ta mémoire s’est effacée après ce jour- là, a dit ma

mère. »

Il me semble avoir toujours vécu dans cette immense bulle où je peux tout entendre, mais non me souvenir de ce jour précis. J’ai cessé de parler avec les autres. Les nuances du monde extérieur trouvaient pourtant un écho puissant en moi. J’ai essayé de communiquer à ma manière. Les mots n’ont pas voulu remonter jusqu’à mes lèvres. Tout ce silence que je n’ai pas dit. Toute cette sombre absence. Car soudainement, je ne me suis souvenu de rien.

Ma mère est allée les attendre à l’entrée du camp. Elle m’y a emmené tous les jours jusqu’à notre libération en 1978. Une terrible fièvre a poussé en moi. Ma mère pensait moins à moi qu’à ceux qui étaient partis. Il n’y avait rien pour me soigner, pas même son amour. Elle est restée à côté de moi sans rien dire. En vérité, elle est devenue aussi muette que moi. Elle ne parlait que quand c’était nécessaire. Sinon, c’était le silence. Ce silence, elle me l’a transmis. Je n’ai eu aucun problème à la gorge, encore moins, comme plus tard les médecins l’ont dit, de la fièvre. C’est la lente pénétration du silence de ma mère. Jour après jour, ses lèvres scellées m’ont appris à me taire. C’est ça que j’ai appris avec elle dans le camp après la mort de mon père et de ma sœur. Ma mère n’a plus jamais parlé d’eux. Elle raconte seulement qu’ils ne sont pas revenus. En réalité, ma mère répond comme répondent tous ceux qui ont survécu et qui ont perdu quelqu’un là- bas.

Je suis retourné plusieurs fois voir ma mère sur cette terre qui est redevenue un royaume. Je suis allé chercher l’image de ma sœur et de mon père, celle qui me guérirait. Il ne reste aucune photo d’eux. Rien, pas même une ombre, pas une seule trace. Je pleure sur les albums disparus de notre nombreuse famille. Je voudrais avoir un seul souvenir d’eux dans les débris des cinq petites années où je les ai connus. Ma mère me supplie de ne pas la fixer de mes yeux. Elle n’a pas d’images à me donner. Qui lui rendra celles de sa fille et de son mari ? À qui doit-elle se plaindre de ses morts ? Qui lui rendra justice ? Ma mère vit pourtant avec eux. Elle n’a jamais quitté ce pays d’avant leur mort, ce pays d’avant 1977, où je ne peux la rejoindre.

Quand ma mère y passera, il ne restera plus que moi. Elle m’a montré la cabane sur pilotis, les champs, le périmètre où nous étions parqués. Le camp n’existe plus. Là où on a tué mon père, on ne voit plus qu’un vulgaire trou de terre. On n’a jamais retrouvé son corps ni celui de ma sœur. Personne ne sait où ils les ont jetés. Quand ma mère disparaîtra, s’évanouiront aussi sa peur, ses angoisses, son visage triste. Moi, je n’éprouve pas de nostalgie pour ceux qui sont partis. Je n’ai pas de douleur pour eux. J’en aurai pour ma mère. Je n’ose même l’évoquer. Ce sera la seule cicatrice que j’aurai en ce monde. La première perte de la chair de ma chair. Alors que ma mère pleure, recommence à pleurer, pleure encore quand elle pense à mon père et à ma sœur. Avec un seau de larmes, un autre jaillit. C’est comme ça, m’a-t -elle dit.

C’est ainsi après la séparation. Moi, je n’ai pas connu l’amour de mon père ni celui de ma sœur.

— Après ma mort, tu comprendras, me dit- elle.

Ma mère vit en elle- même. Je suis parti à Paris, en la laissant à ses souvenirs. Elle peut rêver désormais librement sans ce fils trop vivant. Nous avions cependant vécu des événements communs, elle et moi. La consécration d’un ultime Moloch. Un Moloch n’arrive jamais seul. Cette nouvelle tragédie m’a lié à jamais à elle. Jamais je ne la quitterai. Même à des milliers de kilomètres, je resterai auprès d’elle, m’inquiéterai pour elle, suffoquerai de peur quand elle aura mal, ou simplement se taira un peu trop longtemps. 

Il a suffi que deux grandes puissances veuillent se partager le monde avec la même cupidité, la même folie, pour que nos ciels rougissent sous les flammes. Un matin, nous sommes tombés dans cette expérimentation totale du Nouveau Monde, de ceux qui ont inventé l’industrie et l’ont répandue à échelle mondiale. Notre voisin tomba le premier. On arrosa sa terre de napalm. On saupoudra ses provinces d’agent orange comme on saupoudre un vulgaire plat avec une salière. Le napalm enflamma les palmiers. L’agent orange n’était encore qu’un nom barbare. Un nom froid. Puis on comprit. L’agent orange embrasa les corps comme un grand feu orange. Ces grandes pluies arrosèrent les marées humaines, les forêts, la foule des animaux, n’épargnant personne avec une stricte égalité.

Après la catastrophe, nous hébergeâmes nos voisins qui étaient tout de même des hommes comme nous. Leur visage ressemblait soudain parfaitement au nôtre. Ceux qui les bombardaient étaient d’une autre espèce. Leurs machines étaient très sophistiquées. Elles étaient d’une puissance supérieure. Nous les regardions avec fascination. Qui étaient ces nouveaux envahisseurs venus d’une constellation lointaine ? Ils étaient plus costauds, plus grands. Leurs yeux avaient des couleurs, des nuances magnifiques. Nous n’aurions pu imaginer que des yeux eussent cette beauté. Nous avions cependant des points communs avec eux. Ils possédaient comme nous un langage articulé, même s’ils ne semblaient pas vraiment nous voir, ni avoir le même degré d’empathie. Ils étaient plutôt dépourvus d’empathie. Nous semblions faméliques à côté d’eux. Proportionnellement, c’étaient des géants, aptes à de plus grandes actions et dotés d’une plus grande agressivité, avec des muscles invraisemblables. Une telle force nous laissait bouche bée. Ils faisaient le double des hommes de chez nous.

À vrai dire, notre péninsule n’a pu être protégée à cause de son absence de relief. Nous n’avions que nos manguiers, nos fruits aux noms intraduisibles, nos plantes qui avaient échappé à la classification systématique, une invention étrange pour nous, qui étions nés dans les facéties d’une nature mouvementée, fantasque, une nature pleine de surprises, de formes inédites et de spécimens uniques. Nous étions à découvert avec notre rideau d’arbres nombreux, impuissants face à l’avancée des machines.

Les Américains n’étaient pourtant pas les premiers à s’installer chez nous. Les premiers nous avaient fait connaître leur langue, leur dieu et leur hymne. Leur histoire n’avait plus aucun secret pour nous. À leur arrivée, ils nous avaient montré leurs vaisseaux et leurs engins en acier. Ils avaient tué nos guerriers, nos musiciens, nos poètes. Puis les territoires qu’ils avaient conquis, ils les avaient baptisés d’un nom mythique, empreint de nostalgie : Indochine. Chez eux, les plus empathiques d’entre eux parlaient de nos terres amoureusement. Sans y avoir mis les pieds, ils pensaient à nos sols comme à leurs plus tendres terroirs. Pendant ce temps, nous apprenions leur langue. Mais nous n’étions que des indigènes. Le sommeil nous gagnait dans les salles de classe, nos yeux se fermaient, nos têtes chancelaient sous le regard de nos maîtres qui suaient abondamment dans leurs robes épaisses ».

Collection Blanche, Gallimard

Parution : 14-01-2021

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