Cambodge : journalistes, influenceurs et créateurs sommés de ne plus porter atteinte à la « dignité » des femmes
Le ministère de l'Information ne se contente plus d'avertir : il annonce désormais des mesures administratives concrètes contre journalistes, influenceurs et créateurs de contenu jugés porter atteinte à la « dignité » et à la « réputation » des femmes. La nouvelle survient quelques jours à peine après que le ministre en personne a convoqué deux groupes de créateurs pour un rappel à l'ordre — signe que l'avertissement d'août 2026 n'a rien d'une simple déclaration de principe.

Ce que dit le communiqué
Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, le ministère de l'Information annonce qu'il engagera des mesures administratives contre les journalistes, influenceurs et créateurs de contenu jugés porter atteinte à la « dignité » et à la « réputation » des femmes. Le texte fait suite à une rencontre, le 14 août, avec des délégués du Conseil national cambodgien pour les femmes, consacrée à la « moralité sociale » et aux moyens dont dispose le ministère pour la protéger.
Le ministère met en garde contre la production d'interviews ou la diffusion de contenus jugés « insultants », susceptibles de provoquer des conflits, de la discrimination, ou de mettre des personnes dans l'embarras. « Ils doivent respecter les droits des gens, leur réputation et leur dignité », affirme le communiqué — sans toutefois préciser quels contenus ou quels types de matériel seraient considérés comme portant atteinte aux droits, à la réputation ou à la dignité des femmes.
Le texte cible en particulier les contenus produits pour générer des vues et de l'engagement, y compris via l'usage de l'intelligence artificielle générative pour manipuler les audiences. Il exprime aussi une inquiétude à l'égard des contenus qui exploitent le corps des femmes ou portent atteinte à la vie privée de femmes vulnérables dans le seul but de générer des vues, des profits ou des contrats publicitaires.
Le ministère y affirme par ailleurs que « la liberté de la presse et la liberté d'expression doivent s'exercer avec responsabilité, éthique, professionnalisme et dans le respect de la loi » — une formule qui, sans le dire explicitement, place la nouvelle directive dans la continuité des textes encadrant déjà la profession journalistique au Cambodge.
Des sanctions graduées, mais un flou persistant
Selon le communiqué, les mesures prises dépendront de l'ampleur et de la gravité des infractions constatées. Les journalistes, influenceurs et créateurs de contenu fautifs pourront recevoir un avertissement, des conseils, ou se voir demander de corriger ou de retirer le contenu jugé inapproprié. Le ministère se réserve également le droit de réexaminer les licences, cartes de presse ou autres documents professionnels des personnes concernées, et de transmettre certains dossiers à la police pour des poursuites judiciaires.
Ce qui manque, en revanche, c'est une définition précise de ce qui constitue une atteinte à la dignité ou à la réputation des femmes — un flou que le communiqué ne dissipe à aucun moment, et qui laisse aux autorités une large marge d'appréciation dans l'application de la mesure.
Deux groupes de créateurs déjà rappelés à l'ordre
Cette annonce ne sort pas de nulle part. Les 3 et 4 août, soit quelques jours avant la publication du communiqué, le ministre de l'Information Neth Pheaktra avait convoqué deux groupes de créateurs de contenu, connus sous les noms de « Neay Kdeb » et « Kru Ter », pour discuter de vidéos jugées contraires aux standards éthiques sur les réseaux sociaux. Le ministre n'a pas précisé, dans sa publication Facebook relatant l'échange, quel contenu précis avait déclenché la convocation — mais les deux groupes s'étaient par le passé illustrés par des vidéos tenant des propos dépréciatifs sur les femmes en fonction de leur tenue vestimentaire.
Selon Neth Pheaktra, les deux groupes ont, après avertissement et conseils, reconnu leurs torts, présenté des excuses publiques, et promis de retirer les contenus incriminés et de ne pas récidiver.
Un ministre qui a fait de la « professionnalisation » sa marque
Cette séquence porte la marque de Neth Pheaktra, ministre de l'Information depuis 2023, qui a fait de l'encadrement des créateurs de contenu et des journalistes en ligne l'un des axes forts de son mandat. Dès 2024, il avait fait adopter une Charte des journalistes professionnels conditionnant le statut de « journaliste professionnel » à la détention d'une carte de presse — une mesure qui avait suscité les critiques d'observateurs de la liberté de la presse, pour qui elle revient à faire dépendre l'exercice du métier d'une approbation préalable de l'État.
Le ministre avait par ailleurs, dès mars 2024, appelé les producteurs de vidéos et de blogs — en particulier les groupes de monétisation dits « MMO » (make-money-online) — à respecter l'éthique professionnelle plutôt que de courir après les likes, partages et vues à but purement lucratif.
Une séquence qui s'inscrit dans un mouvement plus large
L'avertissement d'août 2026 vient s'ajouter à une série de textes publiés depuis le début de l'année. Le 2 avril, une instruction conjointe des ministères de l'Information, des Affaires féminines et de la Culture et des Beaux-Arts interdisait déjà aux créateurs de contenu de produire ou diffuser du matériel à connotation sexuelle suggestive ou exploitant le corps des femmes pour générer de l'engagement en ligne. À la mi-août, le ministère a également averti les créateurs contre l'exploitation d'enfants à des fins de vues ou de profit, en concertation avec des organisations telles qu'Unicef Cambodge, Save the Children et Plan International. Le 14 août, enfin, le président du Sénat Hun Sen demandait lui-même à plusieurs ministères de mettre en place des mécanismes de surveillance du langage injurieux en ligne, évoquant des cas concrets — dont celui d'une vendeuse de téléphones portables poursuivie pour avoir insulté un militaire.
Cette préoccupation pour la représentation des femmes dans les médias n'est pas nouvelle : un premier code de conduite conjoint entre le ministère de l'Information et celui des Affaires féminines, adopté dès 2017, interdisait déjà aux médias de publier l'identité des victimes de violences faites aux femmes ou des images dégradantes à leur égard.
Ce que cela signifie pour les professionnels des médias
Pour les rédactions, influenceurs et créateurs de contenu actifs au Cambodge, le signal envoyé par les autorités est cohérent d'un texte à l'autre : la représentation des femmes en ligne est scrutée de près, avec en toile de fond la possibilité de sanctions administratives — retrait de contenu, réexamen de carte de presse — voire de poursuites judiciaires, plutôt que de simples rappels informels. Reste que l'absence persistante de définitions claires sur ce qui constitue une atteinte à la « dignité » ou à la « réputation » des femmes continue d'alimenter, chez certains observateurs de la presse cambodgienne, une inquiétude sur la marge d'interprétation laissée aux autorités — un point que ni le communiqué du 14 août, ni les textes qui l'ont précédé, ne lèvent complètement.








Une mesure importante pour protéger la dignité des femmes, mais il faudra veiller à ce que la liberté d’expression et la critique légitime restent possibles. Un équilibre délicat à trouver.