Cambodge & Histoire : À propos de la ligne éditoriale du premier grand journal khmer en 1936 

Le premier journal imprimé est apparu dans les années 1600 en Europe. Au Cambodge, le premier journal en langue khmère couvrant la politique et les questions sensibles fut lancé en décembre 1936 sous le nom de « Nagara Vatta », préparant ainsi le terrain pour une couverture médiatique indépendante telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Les premiers

Ce premier titre sera suivi par le journal « Kampuchea » qui fera son entrée dans le monde de la presse écrite en 1946.

Sorn Samnang, professeur d’histoire cambodgienne, explique que l’hebdomadaire Nagara Vatta a été lancé à Phnom Penh fin 1936.

« Pach Chhoeun, son éditeur, croyait en la démocratie pour le Cambodge, disait-il »

Si les archives cambodgiennes indiquent que ce journal a été lancé en décembre 1936, les documents varient quant à la date exacte, certains mentionnant le 19 décembre et d’autres le 26 décembre comme date du premier numéro.

Pach Chhoeun était un ancien traducteur de l’administration française pendant la Première Guerre mondiale (1914-1918) à laquelle les soldats cambodgiens ont participé en Europe. Au cours de sa mission en France, Chhoeun avait beaucoup appris sur le concept de la démocratie. De plus, il était une personne fortement opposée au colonialisme français. Le moine bouddhiste Hem Cheav, un intellectuel de la même époque, a également contribué à la création du journal Nagara Vatta.

Comme le souligne Sorn Samnang :

« Les journalistes et les écrivains cambodgiens de l’époque signaient généralement leurs articles par des noms tels que Bishop Kang ou Bishop Koy »

En outre, ils posaient souvent des questions telles que « pourquoi les Cambodgiens sont-ils pauvres » ou « les Cambodgiens sont-ils pauvres parce qu’ils sont paresseux », puis abordaient ces sujets dans leurs articles. De nombreux articles étaient écrits pour inciter les Cambodgiens à ne pas trop compter sur les autres. Le journal était lu par des fonctionnaires du gouvernement, tandis que les Cambodgiens ordinaires demandaient à des moines bouddhistes leur lire les articles, explique Samnang.

Contre la domination française

En général, le Nagara Vatta était considéré comme une prise de position contre le contrôle français dans le pays. Cependant, d’après les recherches menées par Heng Oudom, qui a obtenu un master en journalisme en France, la position du Nagara Vatta était beaucoup plus souple et ouverte que celle des Cambodgiens de l’époque. La position politique de ce journal consistait initialement à rappeler aux Cambodgiens qu’ils devaient travailler et commercer davantage pour éviter d’être sous-estimés par les hommes d’affaires chinois et vietnamiens qui, après les Français, contrôlaient les entreprises et l’économie nationale.

« opinionistes » plutôt que « journalistes »

Au début de la Seconde Guerre mondiale, le journal Nagara Vatta eut l’occasion d’influencer les changements dans le paysage politique en critiquant directement les Français. Cela était possible puisque le journal était, à cette époque, soutenu par les Japonais.

Le journal Nagara Vatta était principalement créé et écrit par des intellectuels et des nationalistes cambodgiens tels que Pach Chhoeun, Sim Var, Son Ngoc Thanh, ainsi que par de nombreux auteurs qui étaient des fonctionnaires, des experts en droit, des enseignants ou d’anciens moines qui n’écrivaient pas sous leur propre nom.

Les contenus du journal Nagara Vatta étaient principalement des articles d’opinion, ce qui signifie qu’ils n’écrivaient pas d’articles de type interview. Ces écrivains contemporains se qualifiaient généralement d’« opinionistes » plutôt que de « journalistes ». Beaucoup de ces écrivains étaient très nationalistes.

Avant le Nagara Vatta, il y avait eu les magazines en langue khmère « Kampu Sorya » (le Soleil du Cambodge) en 1926 et le Srok Khmer lancé quelques mois plus tard, mais ces deux publications ne couvraient pas les questions politiques comme le fit le Nagara Vatta. Il existait également quelques publications en langue française au Cambodge, telles que L’Avenir du Cambodge (l’avenir du Cambodge) et L’Écho du Cambodge (nouvelles du Cambodge).

Le journal Kampuchéa sera lancé 10 ans après le Nagara Vatta, en 1946, une fois la guerre terminée et la France tentant de reconstruire l’Indochine.

Mais ce fut une autre époque.

Ky Soklim avec l’aimable autorisation de Cambodianess