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Cambodge & Arts : Kris Marko, « connecter les émotions fortes à des couleurs et à des formes »

La galerie du Sofitel Phnom Penh Phokeethra a connu une affluence assez impressionnante lors du vernissage jeudi dernier de l’exposition « Monstres archaïques ». Pour la première fois, l’artiste insolite Kris Marko proposait ses œuvres au public de la capitale, un travail de deux années au travers duquel Kris souhaite partager son talent, mais aussi, et surtout, ses émotions. Entretien exclusif avec un personnage déterminé, émouvant et hors du commun.

Kris Marko
Kris Marko

Kris Marko en quelques mots...

Je suis originaire d’ex-Yougoslavie, de culture française, car j’ai vécu le plus clair de ma vie en France. J’ai pas mal bourlingué, fais plusieurs petits boulots, et puis j’ai commencé plus jeune en France, une carrière dans la bande dessinée.

Cette carrière n’a pas abouti, j’ai arrêté et je suis parti voyager, j’ai accumulé ainsi pas mal d’expériences, rencontré beaucoup de monde, et je crois que la peinture s’est imposée au fond comme une sorte de conclusion et de passage obligatoire pour pouvoir redire sous une autre forme tout ce que j’avais appris précédemment en rencontrant tous ces gens, toutes ces années. J’avais besoin d'essayer des tas de boulots, de faire diverses rencontres, d’expérimenter diverses saveurs, pour pouvoir ensuite les restituer sous forme de peinture.

« Je pense que je n’aurais pas pu être peintre en étant jeune, parce que quand on est jeune, on travaille sur la forme et pas sur le fond. Et moi, ma peinture n’est que la conclusion d’une réflexion, je travaille moins sur la forme que sur le fond. »

Je pense que la peinture est un outil pour moi, c’est-à-dire c’est un outil d’expression, beaucoup plus qu’un outil de passion, c’est une sorte de nécessité.

Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »
Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »

Quel serait le rôle de votre terre natale dans votre chemin vers l'art ?

Je parlais d’ex-Yougoslavie parce qu’en fait, on est souvent une sorte de camaïeu, une espèce de mosaïque d’identités différentes, on a l’identité de là d’où l’on vient, de sa culture, de sa culture familiale, et en fait, je pense qu’à travers la peinture, j’essaye un peu de dépasser ce que j’appelle la norme culturelle et la norme sociale, c’est-à-dire que j’essaye d’aller au-delà de mon éducation, d’aller au-delà de ce que j’ai appris, et d’essayer sur des supports de peinture, d’expérimenter ma vraie nature.

« Et je pense que tout homme dans sa vie doit passer par cette phase-là, c’est désapprendre ce qu’il a appris pour pouvoir tout remettre à l’endroit et retrouver sa propre nature et sa propre dynamique. »

Et dans le monde actuel, ce n’est pas évident, parce que tout concourt à vous pousser à agir selon la norme sociale et culturelle, ou selon l’éducation, et c’est pour ça que cette exposition s’appelle « Les Monstres Archaïques », parce qu’au fond, j’essaye de parler du dépassement de ses propres démons intérieurs.

Et ces monstres intérieurs, ça peut-être… C’est un peu ce qu’on appelle en psychanalyse le surmoi, l’espèce de flic intérieur qui vous dit « vous ne pouvez pas, c’est interdit », et ce flic intérieur, ça peut être l’éducation familiale ou le contexte social.

Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »
Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »

Et donc, il faut de temps en temps essayer de dépasser tout ça pour se retrouver soi-même. La peinture m’y aide bien sûr.

À quel âge vous avez commencé à vous dire : « ça y est, je vais être peintre, je vais refaire ma vie ? »

J’ai surtout commencé à dessiner… Moi, je suis issu d’un milieu assez modeste, et dans les familles modestes en général, en tout cas à l’époque, faire de la création, ce n’est pas quelque chose d’évident. Et surtout, lorsqu’on parle de création, on arrive vite à la bande dessinée, l’art populaire par définition. Et j’ai très rapidement, vers 1985-1986, commencé à dessiner sur des pages blanches. Puis, j’ai commencé à raconter des histoires. Et je pense que la peinture s’est imposée bien plus tard. Et d’ailleurs, ça a été à l’origine une sorte de choc mystique.

C’est un peu brinque-ballant de parler comme ça, mais ce choc mystique est arrivé lors du décès de la princesse Buppha Devi, la maman de ma compagne, la princesse Chansita.

Et lors de son décès, j’étais dans la pagode lorsqu’il y a eu la cérémonie funéraire,

et lorsque j’ai vu sa dépouille entrer dans la pagode avec ce gong bien particulier des cérémonies funéraires, et puis cette marche funèbre, j’ai eu un choc mystique, c’est-à-dire qu’il y a eu une espèce de porte de sensibilité qui s’est ouverte à ce moment-là, qui a duré, je ne sais pas, quelques jours, quelques semaines, je ne sais pas vraiment.

De gauche à droite, Charles Henri Chevet, Princesse Norodom Chansite et Kris Marko devant le portrait de Norodom Buppha Devi
De gauche à droite, Charles Henri Chevet, Princesse Norodom Chansite et Kris Marko devant le portrait de Norodom Buppha Devi

Et à l’occasion d’un voyage qu’on a dû faire après ça, la princesse me dit :

« On va rendre visite à un ami à Singapour, pourquoi ne lui peindrais-tu pas un portrait ? » Et je lui ai dit « Mais non, mais pas du tout, je n’ai pas peint depuis des années, etc. »

Et finalement, j’ai commencé à peindre, et je pense que c’est parce que cette fenêtre de sensibilité était ouverte que ça m’a permis de ressentir directement des émotions que je n’avais pas éprouvées depuis longtemps, et c’est de là que l’appétit est arrivé, que cette porte-là s’est ouverte, ne s’est plus finalement refermée, et que j’ai continué à peindre, non pas pour construire des formes ou des couleurs, mais pour donner du sens aux choses.

Vidéo - Kris Marko raconte Buppha Devi :

Pour revenir à ma démarche, je dirais que nous avons tous une équation personnelle qu’on essaye de verbaliser, ou qu’on essaye de régler par une thérapie avec un psychologue, par exemple, ou par des lectures, ou par des discussions, ou par des poèmes, je ne sais pas. Moi, je le fais par la peinture.

Quelles sont les raisons qui vous ont amené au Cambodge ?

En fait, l’épouse de mon frère est cambodgienne, et il avait pour projet depuis longtemps de se fixer au Cambodge. Et puis, après l’histoire de la bande dessinée, j’étais parti en Afrique, et au retour, je n’avais pas vraiment envie de rester en Europe.

Je dois dire, pour être très franc, que j’ai eu une sorte de malentendu avec l’Europe, car je suis un grand amoureux de culture, et je trouve que culturellement, l'Europe est un peu tombée en désuétude. Et aussi, j’avais envie d’une expérience.

« Et là, je dois quand même dire une chose, c’est que le Cambodge agit beaucoup comme un révélateur de personnalité. »

Il peut agir comme un révélateur de personnalité dans un sens négatif, mais dans un sens aussi très positif. Et je pense que je ne serais pas venu à la peinture si je n'étais pas venu au Cambodge.

Quelles premières impressions en arrivant dans le pays ?

Ça a été de nouveaux parfums, de nouvelles couleurs, de nouvelles sensations, de nouvelles saveurs, des choses que je n’appréhendais pas du tout, mais que j’ai prises avec appétit. J’avais probablement besoin de trouver cet exotisme, qui n’en est plus un maintenant puisque je vis au Cambodge, mais j’avais probablement besoin de cette différence. J’ai probablement vécu trop longtemps dans une certaine linéarité, et j’avais besoin de ça. Et de me connecter au Cambodge, absolument.

Comment vous définiriez votre style, sans évoquer les émotions ?

C’est un style qui n’est pas sans rappeler Gustave Klimt, puisqu’on a pas mal de dorure et je joue beaucoup avec la lumière. Les dorures que je mets sur les toiles, c’est comme une couleur supplémentaire, puisqu’en théorie, en peinture, la couleur qui renvoie le plus de lumière, ça pourrait être le blanc. Et au-delà du blanc, après on passe sur des couleurs fluorescentes. Mais au-delà des couleurs fluorescentes, là on arrive sur la poudre d’or.

« Et c’est ce qu’en son temps Gustave Klimt, que j’aime beaucoup, avait su restituer. Le mélange de l’or, de la lumière. Et je pense que ce qui définit mon style, c’est ça. C’est un jeu avec la lumière, avec le collage. »

Donc il y a cette envie peut-être de rendre les toiles vivantes. Et c’est peut-être pour ça que je mets beaucoup d’effets 3D, de choses qui dépassent un petit peu, qui sont en relief, parce que j’ai envie que les personnages sortent des toiles. C’est ce qui pourrait un peu définir le style. Après, ce que je pourrais dire, c’est qu’on voit beaucoup de choses. J’ai comme une sorte de grammaire picturale.

Vidéo - Kris Marko raconte « NE PAS OUBLIER » :

Dites-nous en un peu plus sur cette grammaire picturale

J’ai une entité en moi qui a besoin de communiquer sur la toile. Et souvent, ce sont des messages hiéroglyphiques, comme lorsqu’on rêve, par exemple, on se réveille, on ne comprend pas très bien la portée d’un rêve qu’on a fait.

Eh bien, sur les toiles, on peut constater qu’il y a des libellules, on peut voir un cheval, il y a des espèces de petits personnages un peu monstrueux, etc. Il y a même des espèces d’animaux un peu rupestres et tout.

Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »
Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »

Et ça, c’est une grammaire picturale que mon inconscient a besoin de trouver pour exprimer autrement que verbalement certains questionnements issus de l’enfance, etc.

Et donc, il y a aussi le fait que si je devais me définir en tant que peintre, je dirais que je suis un peintre symboliste, à savoir que je travaille vraiment sur le fond, quelque part, beaucoup plus que sur la forme.

Et il se peut que j’évolue dans mon art sur d’autres formes de création. Ça pourra être peut-être des installations, peut-être de la sculpture, je ne sais pas. C’est comme une sorte de rêve qu’on essayerait vraiment de comprendre.

Aujourd'hui, c'est le vernissage de votre première exposition professionnelle, comment vous sentez-vous ?

Écoutez, je me sens bien, étonnamment. C’est l’aboutissement d’un travail de deux ans. J’'espère que cette exposition puisse me permettre quelque part de vaincre quelques démons intérieurs et de pleinement assumer mon statut d’artiste. Parce qu’en fait, je pense, étant issu d’un milieu social un peu modeste, être artiste n’est pas quelque chose d’évident. Du monde d’où je viens, l’art est assez mal compris.

Et donc, du coup, j’espère que cette exposition me fera faire quelques réglages intérieurs où j’accepterai d’être un artiste, de l’assumer pleinement. Et, est-ce que je l’assume pour l’instant ? Je n'en suis même pas sûr, mais j’aimerais l’assumer totalement.

Avez-vous une forte envie de partage également ?

Oui, totalement, parce que les discussions autour des toiles sont la possibilité de débattre plus avant des choses que je raconte, du sens que j’essaye de donner aux choses, de ma vision du monde, parce que j’essaye vraiment d’avoir une vision du monde.

Vidéo - Kris Marko raconte « NO PASARAS » :

Auprès de chaque toile, il y a un QR code qu’on peut scanner sur les étiquettes et qui mène au sens de chaque tableau. Et pour moi, c’est très important. Et donc, partager ce que je fais, et puis aller plus avant sur les discussions, sur le sens profond des choses, pour moi, c’est très important.

Les gens peuvent se connecter, par exemple, ils peuvent connecter leurs émotions à des couleurs, à des formes sur les tableaux, mais ils peuvent aussi connecter leurs sensations, leurs émotions au sens que je donne à mes œuvres, puisque ce sont des textes qui accompagnent chaque tableau, les gens peuvent aussi peut-être se connecter et trouver ainsi des échos dans mes questionnements.

Parmi les œuvres de l'exposition « Les Monstres Archaïques »

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