Cambodge – Arts : Dans l’atelier de Romcheik 5

Romcheik 5, c’est d’abord un lieu, situé de l’autre côté de la rivière dans la ville-incubatrice de talents: Battambang. Un espace organique où les quatre maisonnettes en bois d’origine se sont mélangées avec le béton d’un bâtiment de trois étages, et une nouvelle aile est en construction afin de créer un véritable petit «musée de campagne». Romcheik 5, ce sont quatre artistes, un jeune manageur et Alain Troulet, ex-haut fonctionnaire ayant tout plaqué pour l’amour de l’art. «J’ai d’abord rencontré Seyha en 2011, il peignait dans la rue et ses toiles m’ont tout de suite impressionné», raconte-t-il. Ici, les quatre amis vivent avec leurs familles, travaillent et exposent. Dans l’entrée, le visiteur est accueilli par une série de Hour Seyha; dont une toile presque pointilliste, composée de milliers de virgules multicolores se bousculant pour atteindre un tuyau de chantier bleu. «Le tuyau représente la Thaïlande et les spermatozoïdes tous les Cambodgiens qui n’ont qu’un but: partir y travailler», lâche Seyha, 26 ans, avec son air mystérieux et prophétique.


Car Romcheik 5 c’est aussi une histoire commune ; ces jeunes hommes ont d’abord usé leurs bras en Thaïlande, après avoir été mis à disposition de « passeurs» par leurs familles très pauvres. Une fois expulsés et reconduits à la frontière, ils se sont retrouvés dans le même centre d’accueil, avant d’être placés dans l’ONG Phare Ponleu Selapak où ils ont reçu une formation en arts visuels. Un formidable tremplin qui leur a ouvert les portes d’une carrière inimaginable. Mil Chankrim, 26 ans, a trouvé sa voie dans l’aquarelle. Ses dessins sont époustouflants: dans la forme de ces corps longilignes et cabossés, il y a du Egon Schiele. Sa série sur «Les veuves» retranscrit la solitude des vieilles âmes errantes qu’il a côtoyées dans dans son enfance, lui l’orphelin. ”…Mes dessins racontent mes expériences, les exprimer me soulage d’un poids…”, confie-t-il derrière sa mèche, ému. Dans le jardin, Bor Hak, 28 ans, lisse la peau de sa sculpture : une figure qui se masque les yeux de la main. Une attitude similaire à d’autres de ses créations; oreilles bouchées, totem borgne, l’œil percé de clous. ”…Il y a beaucoup de choses qui vont mal au Cambodge…”, explique-t-il, son discours contrastant avec son grand sourire. Dessin, sculpture, impression sur feuille, ce touche-à-tout s’est aussi lancé dans les films d’animation et donne désormais des cours dans son ancienne école.


À l’étage, je croise Nget Chanpenh, 25 ans, allure nonchalante. À 10 ans il était gardien de vache en Thaïlande, à 12 il tenait son premier pinceau. «J’ai commencé à peindre ma famille», raconte-t-il, en montrant ses tableaux. Des visages comme aplatis, en très gros plan, sur des fonds colorés, et de nombreux autoportraits, comme cette œuvre intitulée «Le fossé» où une frontière de couleur le sépare de ses parents. En mal de père, incompris, révolté, il y a aussi cette puissance cathartique dans son travail. C’est ce qui fait de Romcheik 5 des artistes uniques; à fleur de peau, ils racontent leurs maux et ceux de leur environnement, loin des effets de mode, et offrant de brillantes visions, intimes et universelles.


Texte et photographies par Eléonore Sok-Halkovich



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