Cambodge – Archives : Nous avons retrouvé la thèse volée de Khieu Samphan

En novembre 1978 paraissait l’Almanach des années 80 d’Actuel. Aux pages 41 et 42, on pouvait lire l’article “Nous avons retrouvé la thèse volée de Khieu Samphan” écrit par P. Rambaud et P. M. Larnac. Cet article est très intéressant car à l’époque où il a été publié, les Khmers rouges étaient encore au pouvoir au Cambodge. C’est pourquoi, par intérêt historique, j’ai décidé de le reproduire ici dans son intégralité. Le voici, retranscrit et publié à nouveau par par Alexis Bartolino –


DANS UNE VIEILLE CAVE

Nous avons retrouvé la thèse volée de Khieu Samphan – Un article de P. Rambaud et P. M. Larnac (novembre 1978)




Le bruit court que Khieu Samphan est devenu l’un des maîtres du Cambodge: il était étudiant à Paris, ou à Montpellier, il a même écrit une thèse. Sur quoi? On ne sait pas, alors on chuchote que les travaux fous d’irrigation ordonnés dans son pays ne sont que la réalisation de cette fameuse thèse. Un malin a fini par trouver une piste: la faculté de droit à Paris. Il file à la bibliothèque, frétille en présentant sa fiche “Khieu Samphan”.

“Désolé monsieur, dit l’appariteur en lisant la fiche. La thèse que vous demandez a disparu.” Après deux mois de recherche et des complicités inavouables, nous avons retrouvé l’exemplaire volé.


C’est un cahier 21 x 27 relié en toile marron assez défraichie, que beaucoup d’étudiants ont dû manipuler. Sur le dos, la référence et la date: DZ 1959 51 en lettres dorées. A l’intérieur, 198 pages sur papier pelure, frappées au carbone et parfois corrigées de la main de Khieu Samphan: une toute petite écriture très lisible et très propre. Le tampon de la bibliothèque de la faculté de Droit, posé à plusieurs reprises au détour de la page 41 par exemple, indique clairement l’origine de l’objet.


Mais quand cette thèse a-t-elle disparu?


Récemment sans doute car quelques notes d’étudiants farceurs figurent dans les marges, dont l’une est datée d’avril 1975, peu après la prise du pouvoir par les Khmers rouges. Mais j’ai vu ricaner un spécialiste du Cambodge: “La thèse de Khieu Samphan? et alors?

– Tout le monde la cherche.

– Allons! Je l’ai lue l’année dernière, dit le spécialiste en haussant une épaule.

– Vous l’avez trouvée où?

– A la bibliothèque, bien sûr.

– Eh bien elle n’y est plus.

– Pourquoi?

– Parce qu’elle est dans mon sac. Je l’ai volée au voleur…”


J’ai aussi vu bicher des reporters, émus comme Boccace devant un inédit de Cicéron, quand je leur ai tendu pour qu’ils la palpent cette thèse tant souhaitée : “C’est la vraie?

– Oui oui, regarde les tampons, et ça, l’écriture de Khieu Samphan.

– Ah! Mais c’est un scoop! un vrai scoop!”

Pourtant, il doit bien en exister d’autres exemplaires. Les membres du jury de 1959, par exemple, en cachent peut-être un un au fond d’une cave s’ils ne l’ont pas jeté autrefois avec toutes les autres thèses qui les encombraient. Mais les anciens professeurs de Khieu Samphan ne sont pas bavards. L’un d’eux a eu une discussion à son sujet au ministère des Affaires étrangères, à Paris, après la victoire des Khmers rouges au Cambodge. Depuis, il n’ouvre plus sa porte aux journalistes. C’est un vieux monsieur qui ne dit qu’une seule chose de son ancien élève: “C’était un garçon sérieux. Il est devenu marxiste après.”


En 1959, l’année où il soutient sa thèse, Khieu Samphan a des amis cambodgiens, étudiants comme lui, qui composent un groupe d’intellectuels assez brillants pour qu’on en parle à Sihanouk. Sihanouk les invite dans son gouvernement en 1961.


Et voilà Khieu Samphan sous-secrétaire d’Etat au commerce. Un an plus tard, il est renvoyé, car ses idées déplaisent déjà. Il est même rossé en public par des gens du parti de Sihanouk, et ne le pardonnera jamais. Il entre dans l’opposition, décrit jusque dans les dîners le régime du prince, parle très haut et sans se dégonfler de la misère du peuple khmer.





Pour un journaliste qui ne veut pas être nommé (personne ne veux jamais être nommé dans cette histoire, pourquoi?), Khieu Samphan était plutôt désagréable, sectaire, assez beau, éloquent, mais surtout hyper-nerveux. Bref un frustré auquel certains attribuent cette sentence jacobine, à la fois monastique et révolutionnaire: “Je ne toucherai pas à une femme avant que le Cambodge soit libre”.


IL Y A TROP DE SOLDATS, ILS COUTENT TROP CHER ET RESTENT REPRODUCTIFS


Ses idées radicales se trouvent-elles déjà dans sa thèse, comme le veut la rumeur et comme le nie ses professeurs? En partie oui, mais le ton reste très universitaire, c’est-à-dire profondemment rasoir. Khieu Samphan a réponse à tout; il apporte des solutions à l’ensemble des problèmes économiques et sociaux du Cambodge. Ouvrons enfin cette thèse, pour en tirer quelques-unes des idées dangereuses ou facétieuses de Khieu Samphan.


Voici la première page: Université de Paris, Faculté de droit et de sciences économiques, puis en dessous le titre: L’économie du Cambodge et ses problèmes d’industrialisation, thèse pour le Doctorat ès Sciences économiques présentée et soutenue le 13 mai 1959 à 14 heures par Monsieur Khieu Samphan. Plus bas, et en file indienne, les noms des membres du jury: M. Gaston Leduc, président, M. Courtin, M. Villey – ces deux derniers noms sont rajoutés au stylobille noir.


Vient ensuite la dédicace, page 3: A Monseigneur Samdech Presh Upayuvareach le Prince Norodom Sihanouk, à ma chère patrie, à tous les miens. Suivent six gros chapitres subdivisés en sections elles-mêmes divisées en paragraphes numérotés. Nous allons maintenant plonger dedans, et dépouiller le texte passablement amidonné. Plus de quinze ans avant son arrivée au pouvoir, l’étudiant Khieu Samphan pense ceci:


– Très nationaliste, il rêve de flanquer dehors les sociétés franco-belge de caoutchouc qui cumulent des hévéas en Malaisie, des caféiers en Indonésie ou en Afrique. Il veut un capitalisme d’Etat.


Aujourd’hui, les étrangers ont été virés du Cambodge.


– Il y a trop de soldats et ils coûtent trop cher. Lutter pour la paix dans le Sud-Est Asiatique, c’est développer l’économie au détriment de l’armée.


Aujourd’hui le Cambodge est en guerre avec le Viêt-nam.


– Khieu Samphan parle de réduire le nombre des individus qui organisent la société, bureaucrates et intermédiaires, et d’envoyer les gens à la production.


Aujourd’hui tout le monde travaille à la rizière sous la direction unique des Khmers rouges.


– Les Cambodgiens sont apathiques, dit-on. Cela ne tient pas à leur caractère mais à la structure économique et sociale tyranique.


Aujourd’hui encore…


– Chaque année, après les travaux dans les rizières, des paysans pauvres ou ruinés débarquent en ville. Ils y deviennent conducteurs de cyclo-pousses, portefaix, coolies ou domestiques. Ils ne produisent rien.


Aujourd’hui les villes sont vides, laissées à la jungle.


– Les relations commerciales et financières sont concentrées et effectuées par trois banques étrangères fixées au Cambodge. Il y a de la fraude, 10%, parfois même 30 ou 40%.


Aujourd’hui, les arbres poussent dans ces banques, entre les coffres intacts.


– Les pays capitalistes ont construit des routes au Cambodge, mais uniquement pour faciliter l’accès à leurs produits. Et ils vont au fin fond des campagnes concurencer les artisans cambodgiens qui ne peuvent leur tenir tête.


Aujourd’hui il n’y a plus de capitalistes étrangers ni d’artisans cambodgiens.


– 66% de l’aide américaine est militaire. L’argent et les armes servent en réalité à la sécurité des Etats-Unis en Asie. Ce sont des rapports de domination (dénoncés p. 110): si les Américains s’en vont, comment payer une armée habituée au grand confort? Il en résulterait des troubles.


Tous les officiers de cette armée ont été massacrés par les Khmers rouges.


– Khieu Samphan s’en prend ensuite aux intermédiaires et aux fonctionnaires.


Aujourd’hui, plus d’intermédiaires entre les Khmers rouges et le reste de la population.


– La concurrence internationale est si forte que les couches riches de la société khmère, ne pouvant investir dans la production, achètent des produits de luxe importés: confiserie, parfums, champagne, porcelaine, soie, imperméables, crustacés, raisin, ailerons de requins, etc. Cela représente 49% des importations.


Aujourd’hui, les “biens non essentiels” n’existent plus.


– Khieu Samphan ne croit pas à la nécessité d’une réforme agraire comportant une redistribution des terres.


Aujourd’hui, tout appartient à l’Etat.


– Khieu Samphan veut empêcher tous les gaspillages: construire sans fioritures et sans matériaux couteux des maisons utiles. Il propose de réduire les importations non nécessaires: légumes, fruits, farine de froment, conserves de viande et de poissons, sucre, bière, tabac, cigarettes, vin, apéritifs, liqueurs, tissus, voitures, frigidaires, etc.


Aujourd’hui, les Cambodgiens mangent tous le même brouet, portent tous les mêmes vêtements.


– Il veut grouper en coopératives les artisans isolés et les paysans. Il écrit: “Il n’est pas rare de voir nos paysans s’organiser en équipes de plusieurs familles pour s’entraider dans le travail de repiquage ou de la moisson, tout cela au milieu des chants mélodieux très connus. Il s’agit de généraliser systématiquement cette pratique” (p. 174).


Aujourd’hui cette pratique est effectivement généralisée.


– Il cherche comment transformer les propriétaires fonciers, les commerçants, les intermédiaires, les usuriers en une classe d’entrepreneurs capitalistes agricoles ou industriels: “On cherchera donc à les amener à participer à la production.” (p. 113).


Aujourd’hui, les survivants des massacres participent à la production, mais d’une toute autre façon.


– Khieu Samphan était un homme expéditif, il a écrit que les mesures isolées ne servaient a rien: “Au début, un ensemble de mesures très sévères nous paraissent absolument nécessaires. Et dans cet ensemble de mesures figurent en premier lieu celles qui concernent les relations avec l’extérieur. ” (p. 114).


Aujourd’hui, il n’y a plus de relations extérieures, sauf avec la Chine.


– Il dit, p.116: “Le fait primordial qui doit retenir l’attention des économistes, ce n’est donc pas l’individu mais la nation. “


Aujourd’hui, il n’y a plus d’individus.


– Les faux chômeurs, ceux qui vont pêcher des crabes ou chasser des criquets en douce, doivent être occupés. Les fonctionnaires inutiles, les cireurs de chaussures et les marchands de gâteaux pareillement.


Aujourd’hui, tous ces gens sont occupés.


Voici maintenant quelques facéties et sentences du président Khieu:


– “Les sauces de soja khmères sont préférées par les populations parce que plus conformes à leurs gouts que les sauces Maggi importées” (p. 185).


– “L’autarcie est inconcevable pour un petit pays comme le Cambodge” (p. 127).


– “L’aide extérieure ne soulève aucune objection pourvu qu’elle n’entraine aucune subordination politique et économique” (p. 109).


– “Evidemment le développement conscient de l’économie suppose une direction essentiellement vivante de l’ensemble des forces sociales, une direction qui ne peut être ni bureaucratique ni administrative. Une telle direction doit s’allier avec une large démocratie et s’appuyer sur une large adhésion de la masse de la population.”


C’est la dernière phrase de la thèse. En dessous, un professeur a noté: “C’est un travail modeste, certes, mais qui est très beau et plein de patriotisme. ” Sous le mot patriotisme, un lecteur, étudiant sans doute, a rajouté: “nationalisme”. Autre remarque d’un autre professeur: “A ce travail d’avant-garde toute mon admiration.”


En principe chef d’Etat dans son pays à l’heure où nous écrivons ces lignes, Khieu Samphan est en très mauvaise posture. Il est plus menacé que Sihanouk. Au Cambodge, le véritable pouvoir est entre les mains des instituteurs khmers, qui n’aiment pas beaucoup les universitaires et s’emploient à les éliminer. Les copains de Khieu sont déjà morts. Lui aussi, peut-être.


Ecrit en novembre 1978 – transcript par Alexis BERTOLINO – http://lagazetteducitoyen.over-blog.com



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