Arts & Culture : Danse Apsara, un chef-d’œuvre en péril ?

Renaissant de ses cendres après avoir failli disparaître sous les Khmers rouges, la danse Apsara, vitrine culturelle du Cambodge, séduit les touristes qui se pressent à ses représentations. Pour le meilleur et pour le pire. La fondatrice de la troupe des Sacred Dancers of Angkor - Les Danseuses Sacrées d'Angkor, madame Ravynn Karet Coxen, lance un cri d’alarme sur le devenir d’une tradition qu'elle estime menacée.

Danseuse Apsara

Une estrade en bois, posée au milieu d’une végétation luxuriante et baignée par les exhalaisons d’encens. À son extrémité, des musiciens entament une mélopée traditionnelle tandis que s’approche à pas délicats un groupe de danseuses. Toutes s’apprêtent à s’exercer sur le Tep Monorom, une danse de bénédiction et de bienvenue faisant partie du vaste répertoire pratiqué par les danseuses sacrées. 40 types de danses sont ainsi maîtrisés par la vingtaine de ballerines qui composent la troupe. Aucun geste, aucun pas n’est laissé au hasard, comme le démontrent les regards attentifs des maîtres de danse et de madame Ravynn Karet Coxen, fondatrice et directrice de la troupe.

La troupe des Sacred Dancers of Angkor

Dans ses yeux se lisent tout à la fois la rigueur, l’admiration et la fierté : « Ne sont-elles pas magnifiques ? », murmure-t-elle en se penchant légèrement, de peur de troubler l’extrême concentration qui règne sur la scène. Peu importe qu’il ne s’agisse que d’une répétition : tout est pris au sérieux dans ce conservatoire, et seule la perfection semble tolérée.

Lorsque nous avons ouvert notre conservatoire, nous voulions absolument préserver toute la spiritualité liée à la danse Apsara. Nous avons beaucoup travaillé sur cela, en nous inspirant des bas-reliefs et des traditions

Mais déjà la musique s’interrompt, tout le monde s’assoit en direction de l’autel qui trône à l’autre bout de l’estrade. Les séances de prière et de méditation ponctuent les longues journées d’entraînement, la troupe revendiquant un aspect spirituel indissociable de la danse Apsara. Le lieu s’y prête : le site de Banteay Srei, le « temple des femmes », est à quelques centaines de mètres de là. Tout près, les crêtes du Phnom Kulen se dévoilent, tandis que coule au nord, à quelques encablures, la rivière des Mille lingas.

Danser en compagnie des dieux

« Lorsque nous avons ouvert notre conservatoire, nous voulions absolument préserver toute la spiritualité liée à la danse Apsara. Nous avons beaucoup travaillé sur cela, en nous inspirant des bas-reliefs et des traditions, mais aussi en élaborant des rituels spécifiques. Pour cela, l’aide de mon ami Claude Jacques, qui fut président d’honneur de la fondation, a été extrêmement précieuse ».

Ce respect du sacré ne s’arrête pas là : toutes les danseuses ont effectué une retraite de 10 jours dans une pagode, auprès des religieuses, afin de plonger au plus profond de leur foi. Avant chaque représentation, un rituel est accompli, lors duquel leur est remise leur coiffe en palmier tressé. « C’est devant elle qu’elles s’inclinent, devant cette couronne qu’elles ont elles-mêmes fabriquée et qui symbolise l’esprit de la danse », explique Ravynn Karet Coxen, qui préside à la cérémonie durant laquelle sont entonnés des chants sacrés.

Une cérémonie religieuse est organisée avant chaque spectacle

Des Boung Suong, ces séances d’offrandes et de prières, sont régulièrement effectuées dans les temples et les lieux sacrés. 42 sites angkoriens ont ainsi bénéficié de ces cérémonies. Les dernières en date ont été célébrées au pied de la statue de Tep Makara récemment découverte au Phnom Kulen, une autre le 8 février dernier à l’occasion de Meak Bocha, jour de mémoire en l’honneur du Bouddha.

Venir en aide par tous les moyens

La création de la compagnie des Sacred Dancers of Angkor remonte à l’année 2007 et s’inscrit dans le cadre d’un vaste projet associatif lancé en 1999. Portée par la volonté inébranlable de Ravynn Karet Coxen, la fondation Nginn Karet est, dans un premier temps, intervenue en faveur des habitants déshérités de la région de Banteay Srei. Tous les moyens ont été déployés pour procurer un meilleur accès à l’eau, à l’hygiène, aux soins et à l’éducation, tout en contribuant à la lutte prophylactique contre la malaria et la dengue qui sévissent toujours dans le secteur. L’agriculture, l’élevage et la pêche n’ont pas été négligés. 2 860 familles ont ainsi directement bénéficié des efforts de la fondation.

Mme Ravynn Karet Coxen, au premier plan, entourée des membres de sa troupe

Mettre fin à un exil de 20 ans

La démarche, intense et particulièrement exigeante, a été accomplie grâce à la volonté d’une femme s’estimant redevable envers un pays quitté en 1970. « J’avais 18 ans lorsque nous sommes partis. Nous habitions à Phnom Penh, mon père, cambodgien, était ingénieur-géomètre et fréquentait les hautes sphères du pouvoir. Ma mère, Suisse, était la fille du célèbre peintre Gérard Schneider, grand maître du mouvement abstrait. Je faisais partie de la jeunesse dorée du royaume, profitant de l’atmosphère incroyable qui régnait à Phnom Penh avant la chute du régime. Du jour au lendemain, nous avons dû tout quitter pour partir en exil. Paris, Genève, Londres, New York… Je ne voulais plus rien entendre d’un passé sur lequel j’avais fait une croix que je pensais définitive. En 1992, je suis finalement revenue et me suis soudain sentie très lâche d’avoir abandonné mon pays ».

Pourtant, la troupe, initialement composée de 300 membres, a vu au fil des ans fondre ses effectifs. « Nous ne sommes plus que 25 », déplore Ravynn Karet Coxen.

La fondation Nginn Karet est ainsi née, mobilisant toute l’attention et toute la volonté de cette femme de caractère, travaillant bénévolement, capable de lever des fonds lors de dîners de gala en Angleterre ou de solliciter le parrainage de la princesse Bopha Devi lorsque la troupe fut créée. Parrainage immédiatement accordé, la princesse ayant toujours veillé sur la destinée de l’école de danse qui a reçu son nom.

Une troupe unique, mais menacée

« Avec un tel parrainage, il était impensable de viser autre chose que l’excellence. Et, je pense, sincèrement que seules deux troupes, celles du Ballet royal et celle des Sacred Dancers of Angkor, renvoient une image fidèle de ce que fut la danse Apsara par le passé : non pas simplement un folklore anodin, mais une entité spirituelle et artistique unique en son genre », précise Ravynn Karet Coxen.

Unique, sa troupe l’est à plus d’un titre. Tous ses membres, originaires des villages alentour, font partie de l’aventure depuis le début, et se retrouvent 6 heures par jour 5 fois par semaine pour s’entraîner. Les spectacles, qui ont lieu à Siem Reap tous les mercredi et samedi, ainsi que les performances privées achèvent de cimenter cette cohésion. Pourtant, la troupe, initialement composée de 300 membres, a vu au fil des ans fondre ses effectifs. « Nous ne sommes plus que 25 », déplore Ravynn Karet Coxen.

Sen Manin et Srey Ninn, anciennes membres de la troupe

« Le plus souvent, les parents font pression auprès de leurs enfants afin qu’ils trouvent un travail mieux payé. La tradition cambodgienne, encore très vivace, veut que les enfants, une fois grands, procurent une assistance financière à leurs parents ». Rencontrées un soir de spectacle, Sen Manin et Srey Ninn illustrent à la fois les contraintes financières auxquelles les danseurs doivent faire face, mais aussi leur attachement à la troupe.

 « La culture est la colonne vertébrale du Cambodge, et se doit d’être soutenue. C’est un atout indéniable pour un tourisme de qualité, et le parfait prolongement d’une visite dans les temples »

Après neuf ans de présence dans le ballet, toutes deux ont dû partir, l’une à Macao pour y faire des études de pâtisserie, l’autre à Siem Reap, où elle travaille comme guide touristique. Pourtant, toutes deux ont profité de leurs congés pour se joindre à nouveau, le temps d’une représentation, à une troupe qu’elles définissent comme « une grande famille ». D’autres ont moins de chance, n’ayant pour seul horizon professionnel qu’un travail à l’usine.

« Un atout pour le tourisme de qualité »

« Le succès de la danse apsara a paradoxalement contribué à sa déchéance », constate amèrement Ravynn Karet Coxen. La multiplication des spectacles à bas coût, le manque de formation des danseuses et l’absence de tout aspect spirituel la blessent profondément. Ne comptant que sur les recettes des spectacles et sur les donations privées, la troupe des Sacred Dancers peine à subsister dans un contexte où les tarifs priment sur la qualité.

Paradoxalement, la troupe bénéficie d’une reconnaissance indéniable, comme en témoignent le livre et les nombreux articles qui lui ont été consacrés, ainsi que plusieurs tournées à l’international. Aux États-Unis, notamment, ainsi qu’au Japon, où le public du Sumida Triphomy Hall leur a réservé une vibrante standing ovation. Pour Ravynn Karet Coxen, « La culture est la colonne vertébrale du Cambodge, et se doit d’être soutenue. C’est un atout indéniable pour un tourisme de qualité, et le parfait prolongement d’une visite dans les temples. Et il ne faut pas oublier que le ballet classique est reconnu par l’Unesco, tout comme les temples d’Angkor ».

Dernier hommage

Depuis deux ans, la troupe se produit sur la scène installée dans la demeure siemreapoise de Ravynn Karet Coxen. Un appel aux dons a été lancé en 2017, relayé par Anne Lemaître, ancienne représentante de l’UNESCO au Cambodge. Résidant au Royaume-Uni, Mme Karet Coxen gère sa troupe à distance, tout en revenant deux ou trois fois par an au Cambodge. « J’y reste en général un mois, ou plus si nécessaire, et en rentre à chaque fois fourbue et éreintée », confie-t-elle. Le reste du temps, les obligations se règlent par des appels quotidiens et de longs échanges de mails.

En plus de l’organisation très pointue du ballet, de la mise en place de nouveaux répertoires et de nouveaux costumes, il lui faut aussi se démener pour trouver des contrats et des fonds. L’un de ces appels aux dons concerne les quelques cendres de la princesse Bopha Devi qui lui ont été confiées. « Mon projet le plus cher serait de lui dédicacer un stupa dans notre école de Banteay Srei. Là, en plein cœur d’Angkor, dans un lieu chargé de spiritualité et entouré de musiciens et de danseuses, la princesse pourra reposer en paix ». Une paix et une sérénité que le conservatoire entend bien perpétuer, malgré un avenir s’annonçant de plus en plus sombre.

Textes et photographies par Rémi Abad

Pour consulter plus de photographies, cliquer ici...

Informations, horaires et tarifs :nkfc.org/sacred-dancers-of-angkor/

S'INSCRIRE PAR E-MAIL

  • Facebook Social Icône
  • Gazouillement
  • Instagram
  • LinkedIn Social Icône