Actualité & Tourisme : Angkor, retour à la lumière

Dernière mise à jour : nov. 19

Privés de tourisme international pendant 21 mois, les temples d’Angkor se préparent à recevoir à nouveau des visiteurs longuement désirés. Bilan d’une période hors-norme à l’ambiance irréelle.

L’immense temple d’Angkor Vat, plus grande construction religieuse du monde, attire chaque année près de deux millions de visiteurs venus des quatre coins du globe. Ou plutôt attirait, car depuis l’émergence du Covid et la fermeture des frontières qui s’en est suivie en mars 2020, bien peu de touristes étrangers auront foulé les antiques dalles de grès.

Finis, les attroupements dès le lever du jour, terminées les bousculades sous les arcades et les cortèges suivant fébrilement les petits drapeaux brandis haut par les guides. Véritable tour de Babel raisonnant de mille langages, le temple a retrouvé une quiétude qu’il n’avait plus connue depuis bien longtemps.

Au grand dam des vendeurs dont les stands, situés à côté de l’iconique chaussée centrale, ont été délaissés. Boissons fraîches vendues à la criée, foulards et vêtements, peintures et bibelots en tout genre permettaient à ces travailleurs de dégager un chiffre d’affaires honorable, qui s’est depuis effondré et stagne dramatiquement. Chauffeurs de tuk tuk, restaurateurs et guides touristiques, tous œuvrant dans l’enceinte du parc archéologique de 162 hectares, ont été durement impactés par cette situation inédite.

« La plupart des guides, qui avaient du travail tous les jours avant la crise, se sont retrouvés à court de clients et ont été contraints de chercher une autre profession », explique Borey, qui exerce depuis 21 ans.

Aujourd’hui, c’est auprès d’une Américaine de Phnom Penh que le guide déambule dans le temple, « Mais l’immense majorité de ma clientèle est constituée de Cambodgiens désireux d’en apprendre plus à propos de l’histoire angkorienne. »

Ayant connu quelques rares épisodes de fermeture au plus fort de l’épidémie, les temples, et principalement Angkor Vat, n’en sont néanmoins pas demeurés totalement vides. Tout d’abord parce que des milliers de villageois vivent à proximité des monuments, y prient, travaillent, vont à l’école et sillonnent les routes qui les bordent.

Hormis les résidents, qui n’auront jamais déserté les sites d’Angkor, de nombreux Cambodgiens ont profité de cette baisse de la fréquentation pour réinvestir ce qui constitue la principale fierté du royaume, dont les représentations sont omniprésentes dans la culture nationale.

Hong, jeune moine de Battambang, s’est déplacé pour visiter les temples avec une vingtaine d’autres religieux. Comme beaucoup d’autres venus des provinces alentour, son groupe a affrété un bus afin de se rendre dans les monuments les plus emblématiques. La période s’avère propice au pèlerinage et au recueillement sur ces lieux sacrés, où la spiritualité voisine avec la pratique du selfie. Dans les ruines rendues presque monochromes par la patine du temps, les robes safran attirent inéluctablement le regard tandis que Hong rejoint son groupe qui s’égaie en riant.

Relativement peu nombreux avant la pandémie, les photographes portraitistes se pressent dorénavant aux abords de l’édifice pour proposer leurs services. Servant de toile de fond majestueuse, les tours finement ciselées du temple voient se succéder à leurs pieds familles et jeunes mariés posant devant les objectifs.

Le port de tenues traditionnelles, fièrement arborées par la jeune génération, témoigne d’un engouement certain pour un héritage qui exerce toujours sa fascination.

L’accès au parc archéologique d’Angkor, gratuit pour tous les Cambodgiens, a vu son tarif divisé par deux afin d’attirer les étrangers résidant au Cambodge. De fait, le tourisme intérieur a permis de maintenir un chiffre faible, mais constant de visiteurs. Durant les 9 premiers mois de 2021, 6 167 tickets se sont vendus, bien loin des 396 241 enregistrés durant la même période l’année précédente.

Cette chute vertigineuse, qui dépasse les 98%, aura toutefois permis à l’autorité APSARA, en charge de la zone, de recueillir 253 800 dollars, qui seront réinjectés dans la gestion, l'entretien et le fonctionnement du site. De nouveaux sentiers ont été tracés, des arbres plantés et l’ensemble du parc a été embelli. Coordonnant aussi les différentes missions archéologiques qui travaillent sur les temples, l’organisme tire un bilan mitigé de la période qui s’achève.

Discipline faisant appel à de nombreux chercheurs effectuant un séjour plus ou moins long sur le sol cambodgien, l’archéologie a pâti des restrictions de déplacements qui auront freiné la coopération internationale. Mais le personnel sur place a profité de l’absence de fréquentation pour travailler plus sereinement sur des sites autrefois grandement fréquentés. Avec, à la clé, des découvertes importantes, notamment aux abords de la Terrasse des Éléphants, où des artefacts et des dépôts de fondation ont été exhumés.

Les photographes et documentaristes ont aussi bénéficié de cette parenthèse, réalisant clichés et vidéos dans une ambiance particulièrement favorable. Enfin, des travaux d’infrastructure ont été entrepris, améliorant ponts et routes sur lesquels circuleront bientôt une cohorte d’autobus. Les pistes cyclables n’ont pas été oubliées, en adéquation avec l’engouement pour le vélo et plus généralement l’activité physique, qui séduit une partie de plus en plus grande de la population. Le parvis situé en face d’Angkor Vat, autrefois vaste espace de terre battue, n’a pas échappé à la frénésie d’aménagements et abrite désormais des boutiques flambant neuves qui n’attendent plus que le retour des visiteurs. Un retour en passe de se concrétiser, comme l’a affirmé le Premier ministre lors d’une déclaration inattendue le 14 novembre dernier, entérinant la fin pour tous les visiteurs d'un isolement jusqu’alors obligatoire et peu compatible avec un séjour touristique.

De nombreuses contraintes tempèrent cependant le retour à une situation “normale”. Car si les temples sont prêts à accueillir les visiteurs, les routes de Siem Reap, toujours en cours de rénovation, attendent encore leur finalisation. Entamés fin 2020, les travaux titanesques visant à rénover 38 artères du centre-ville ainsi que le système de canalisation continuent de perturber la circulation. L’aéroport international n’a quant à lui toujours pas rouvert son tarmac, une reprise d’activité n’étant pas attendue avant janvier. Et jusqu’à nouvel ordre, les frontières terrestres avec les pays limitrophes restent infranchissables aux voyageurs.

Nul doute que le Cambodge et les temples d’Angkor n’auront perdu aucun de leurs attraits et que les touristes se presseront à nouveau dans ces lieux magiques à plus d’un titre. Cette période un peu folle, qui aura vu quasiment du jour au lendemain la disparition pure et simple des voyageurs, serait-elle bientôt révolue ? Chacun le souhaite après 21 mois passés isolés du reste du monde, entraînant l’appauvrissement de milliers de personnes dépendant de manière directe ou indirecte de cette manne incontournable. D’autres problèmes, propres au tourisme de masse, se poseront alors, mais ceci sera une autre histoire.

Texte et photographie par Rémi Abad

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