samedi, octobre 14, 2017

Cambodge - Souvenir : En parlant de Norodom Sihanouk

Norodom Sihanouk est parti le 15 octobre 2012 à Pékin à l’âge de 89 ans. Pendant presque soixante ans de l'histoire d'un royaume tourmenté, il restera dans le cœur de nombreux Cambodgiens comme le père de la nation. Norodom Sihanouk avait été couronné en 1941, avec l'appui des Français car ils pensaient docile ce jeune homme de 18 ans, qui avait poursuivi ses études au prestigieux lycée Chasseloup-Laubat de Saïgon et, bien qu'étant un élève assez doué, ne semblait s’intéresser qu'aux arts et à la littérature. Les Français se trompaient.

Norodom Sihanouk
Plutôt accommodant durant les quelques premières années de son règne, le jeune monarque entreprend ensuite très vite de jouer les trouble-fête chez les maîtres blancs de l'Indochine et lance une croisade, après moult péripéties politiques et une étape vers l'autonomie, pour l’indépendance totale du Cambodge qu'il obtiendra en 1953. Sans verser une goutte de sang...ne cessera-t-il de répéter à l'adresse des journalistes français, souvent amusés et parfois ironiques, qui couvraient alors cet événement politique. Charismatique, fin négociateur, alors qu'il abdique en faveur de son père pour descendre dans l’arène politique en mars 1955, le père de l’indépendance, tout en maintenant des liens étroits avec la France, joue alors habilement de ses relations avec les autres puissances étrangères pour tenter de préserver la neutralité du royaume, et lancer des reformes économiques. Assuré du maintien de l'aide américaine et de celle de la Chine, il crée alors le parti du Sangkum Reastr Niyum - communauté socialiste populaire - et entreprend de grands travaux, l’aide étrangère permet un essor que le pays n'a encore jamais connu : Un port en eaux profondes est édifié par la France en 1960 à Sihanoukville, une route, construite par les Américains et une voie de chemin de fer relient ce port à la capitale, la Raffinerie de Sihanoukville est construite par la Société Khmère de Raffinage de Pétrole. Des usines sortent de terre, grâce à l’aide chinoise, des universités, des théâtres, un stade olympique sont construits mais, l’essor de l’industrie demeure en dessous des espérances. 

Inlassablement, Sihanouk sillonne le royaume, inaugure des écoles, des hôpitaux, des usines, des parcs ou des barrages. Il se livre à des bains de foule, donne des discours de plusieurs heures devant des foules de notables, de moines, et d’écoliers...il filme la réussite de son pays (Cambodge 1965), l’optimisme de Sihanouk sur l'avenir doré du Cambodge est unanimement partagé. Jusqu’en 1966, la plupart des promesses allaient être tenues et l’affection, voire l'adoration, du peuple khmer pour son monarque semble bien réelle. Toutefois, dans les provinces, malgré des exportations de riz qui progressent régulièrement chaque année, l’écart se creuse entre les villes et les campagnes qui profitent moins du développement. La contestation gronde alors, chez les paysans, chez les étudiants, mais aussi au sein de son propre parti. Sihanouk, comme à son habitude, tente de ménager la chèvre et le chou, parfois charmeur, parfois implacable dans la répression de ses opposants, maniant le velours et le fer, n'hésitant pas à fustiger ses alliés d'hier pour tenter une conciliation le lendemain avec ces nouveaux ennemis. 

Mais la situation politique intérieure qui se dégrade, les intrigues de la guerre froide, les intentions brumeuses des Américains et la proximité de la guerre du Vietnam annoncent un vent précurseur de chaos, et l'exceptionnelle habilité diplomatique de Sihanouk passe à présent aux yeux de ses détracteurs pour un double langage. En 1970, Sihanouk est renversé par le général Lon Nol. C'est la fin des jours heureux et de la joie de vivre que Sihanouk, roi-cinéaste avait illustré dans le film éponyme qu'il réalisa en 1968. Une oeuvre documentaire que le roi commentera plus tard comme ''...une oeuvre originale car elle met en scène un roi à tendance gauchiste qui se moque du luxe et de la bourgeoisie...''. 

Persuadé que les USA étaient derrière ce coup d'état, Sihanouk se rapproche des Khmers rouges sur la pression des ''camarades'' chinois, une alliance contre nature mais tolérée par les Khmers Rouges qui comptaient bien utiliser son prestige et son immense popularité pour le bénéfice de leur tristement célèbre révolution communiste. Une alliance au sujet de laquelle Sihanouk ne se bercera pas d'illusions : ''...Ils vont m'utiliser et me jeter comme un vulgaire noyau de cerise...'', avait-il déclaré.

Pendant un an, Sihanouk ne jouera qu'un rôle de représentation en tant que président, avant d’être assigné à résidence. Était-il au courant du régime de terreur, de la famine et des exactions ? Il déclara que non, et le cria haut et fort lors de la fameuse émission de télévision de 1979 au cours de laquelle Sihanouk s'emportera devant l'insistance du journaliste Paul Nahon : ''...Vous persistez à vouloir me faire dire que je savais mais c'est faux...C'était une vie pleine d'équivoque; d'une part les soldats Khmers Rouges qui me gardaient étaient très polis, les leaders Khmers Rouges, je ne les voyais pas, mais ils chargeaient Khieu Samphan de venir me voir. Je suis sorti en moyenne trois fois par an, ils étaient très gentils et me nourrissaient très bien...par ma radio j'écoutais les témoignages des réfugiés. J'ai pu obtenir un jour de repos pour les travailleurs. J'ai pu faire quelque chose pour adoucir la vie, je n'étais pas au courant de ces massacres. Je ne voyais personne d'autre que les gardes, j'allais chez le dentiste je voyais des gens dans les rues, ils n'avaient pas l'air malheureux...'', avait-il précisé.

Tout au long de sa vie, ces positions politiques et changement d'alliances lui furent reprochés, mais le roi répondait qu’il n’avait jamais suivi qu’un seul cap : ''...La défense de l’indépendance, l’intégrité territoriale et la dignité de mon pays et de mon peuple...''. Lorsque les Vietnamiens chassent les khmers rouges du pouvoir en 1979, Norodom Sihanouk choisit de partir en Corée du Nord puis en Chine. Soulagé de voir le royaume libéré du joug de Pol Pot, Sihanouk n'en demeure pas moins méfiant, voire hostile vis-à-vis de la présence vietnamienne. Jusqu'en novembre 1991, date à laquelle Sihanouk put rentrer au Cambodge, il multiplie les contacts, les réunions, les entretiens avec les chefs des différentes factions qui se battent encore pour le contrôle du pays, y compris les khmers rouges qui se sont repliés vers le nord avec l'intention de tenter une alliance pour reprendre le pouvoir. C'est en 1987 que le prince rencontrera à plusieurs reprises le jeune ministre des affaires étrangères de la République populaire du Kampuchéa, un certain Hun Sen. 

Le 14 novembre 1991, après la signature des accords de Paris qui sont censés mettre un terme à près de vingt ans de crise, Sihanouk revient au Cambodge. Le prince reçoit un accueil incroyable, une foule immense se rassemble le long de la route reliant l'aéroport de Pochentong jusqu'à la capitale Phnom Penh. Nostalgie du Sangkum, besoin de référant pour un peuple tant malmené depuis tant d'années ? Va savoir, mais cette allégresse de la foule au retour de son ancien souverain rappelle quelque part les belles années du Sangkum, forcément idéalisées après tant de souffrances, et peut-être se trouve-t-il dans cette foule de nombreux nostalgiques pour qui le retour de Sihanouk était le signe du retour de la stabilité et des beaux jours. Si certains étaient tentés de croire qu'il pourrait redevenir un chef d'état puissant, la suite des événements allait beaucoup moins dans ce sens. Des élections nationales furent organisées en 1993. Ce n'est pas Sihanouk qui se présentera à des élections menacées de perturbations par les khmers rouges, mais son fils le prince Norodom Ranariddh qui profitera sans  aucun doute du souvenir laissé par la période faste du Sangkum Reastr Niyum pour l'emporter avec son parti, créé par Norodom Sihanouk, le FUNCINPEC, devant le CPP d'Hun Sen. Quelque temps après, alors qu'une crise survient entre les deux partis, c'est encore Sihanouk qui proposera une solution, il intervint et obtient des Nations unies la création d’un poste de co-Premier ministre pour Hun Sen. Ce sera un échec et Sihanouk, redevenu roi sera sollicité plusieurs fois pour ses talents de médiateur mais cela ne suffit pas. En 1997, la crise dégénère en conflit armé

Le 7 octobre 2004, Norodom Sihanouk qui s'est éloigné de la vie politique annonce son abdication. Certains diront qu'elle est motivée par l'impuissance qu'il a ressenti lorsqu'il tenta de résoudre la crise née des élections, d'autres avancent des raisons de santé et une certaine lassitude. Il abdique en faveur de son fils Norodom Sihamoni qui, comme lui, est amateur d'art et présente surtout l'avantage, à l'inverse de ses demi-frères, de ne pas être impliqué dans une quelconque formation politique. Le roi devient roi-père et il le restera jusqu'à la fin de ses jours.

Le personnage de Sihanouk a donné naissance à une littérature abondante en raison de la complexité du personnage, artiste, réalisateur, compositeur, politicien habile et imprévisible, monarque vénéré et, sans absolument aucun doute, profondément attaché à son pays. Il y est souvent dépeint comme un homme d’ambiguïté et de vanité Et nombreux sont les portrait peu flatteurs souvent brossés par des gens qui ne l'ont jamais rencontré, et c'est dommage. En dehors de la vie publique, Norodom Sihanouk était aussi un homme avenant, souriant et sincère, parlant de sa passion pour le cinéma, pour l'acteur Jean Gabin comme un enfant émerveillé, confiant sans détours les difficultés qu'il ressentait face aux pressions des grandes puissances et parfois de son impuissance face à certains problèmes qui gangrenaient son gouvernement lors du Sangkum. Et, si son image reste éternellement associée à cet âge d'or, il ne faut pas oublier que, inlassablement, Sihanouk a toujours tenté d'être un homme de paix et de conciliation, durant les périodes sombres, dans un contexte terriblement difficile avec des choix de stratégie bien plus que limités, et des décisions douloureuses à prendre. Qui aurait pu faire mieux, avait-il vraiment le choix ? 


Pays/territoire : Cambodia
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