vendredi, octobre 27, 2017

Cambodge - Dossier : Traitement et gestion des déchets, un challenge difficile

Exposé clair et sans détours du spécialiste Bunrith Seng lors de la matinée-conférence organisée par Eurocham ce jeudi, sur le thème du traitement et de la gestion des ordures dans le royaume, un problème d'actualité pour lequel il aura rappelé l'évolution assez considérable des volumes à traiter, les difficultés concernant la sous-traitance et une attitude du public et des commerçants à améliorer.

Bunrith Seng lors du débat Eurocham
Bunrith Seng est considéré comme l'un des meilleurs experts en gestion des déchets au Cambodge, avec dix ans d'expérience en conseil, recherche et enseignement sur ce sujet. Il est actuellement consultant principal au PNUD et enseigne la gestion de l’environnement et des ressources en eau à l'ITC. Auparavant, il aura  été consultant sur divers programmes ou initiatives de gestion des déchets pour différentes organisations et ONG. Son expérience comprend également un poste de spécialiste des opérations à CINTRI, la société de collecte de déchets opérant actuellement à Phnom Penh, Battambang et Kampong Cham.

Quantités
Bunrith rappelait d'abord les principaux centres urbains producteurs de déchets, avec à l'évidence, Phnom Penh en tête. La capitale est devenue aujourd'hui l'une des premières villes productrices de déchets en Asie avec 1,3 kg de déchets produits chaque jour par habitant. Ce score la place devant Tokyo (1,08 kg), Hanoï (1 kg), Singapour (0,96 kg) et Beijing (0,85 kg), mais aussi devant Dhaka, Katmandou, Yangoon et Vientiane. Plus révélateur sera l’évolution des volumes de déchets, passant de 397 311 tonnes en en 2006 à 1 226 620 tonnes en 2016 soit près de trois fois plus en dix ans.


Ce graphique représente une évolution assez considérable mais ne tient compte que des déchets possibles à chiffrer, donc ceux qui sont collectés et amenés vers les décharges. Sont donc exclus les décharges sauvages non traitées, les ordures des canaux et canivaux, ce qui devrait légèrement majorer ses statistiques.


Ce deuxiéme graphique montre cette même évolution en comparant la répartition entre Phnom Penh et le reste du pays. Auparavant équivalentes, Phnom Penh produisait autant de déchets que le reste du pays en 2006, la production de déchets de la capitale est devenue équivalente à la moitié des déchets produits sur l'ensemble du royaume, signes d'une urbanisation galopante et, logiquement, d'une production de déchets qui ne risque pas de décroître dans les années à venir. Si les ordures ménagères tiennent le devant de l'actualité, ce ne sont pas les seules catégories de déchets pour lesquels les statistiques montrent des courbes à l'ascendance régulière impressionnante. Les volumes de déchets d'origine médicale ont triplé passant de 151 341 kilos en 2006 à  450 953 kilos en 2016. Quant aux déchets industriels, ils étaient de 172 511 mètres cubes en 2004, ils sont aujourd'hui de 206 690. Quant aux répartitions des compositions des déchets : ceux d'origine organique dominent dans les provinces alors que les plastiques sont devenus aussi importants dans la capitale que dans le reste du pays.

Quant à l'activité de recyclage, elle concernait 135 5078 tonnes en 2010, elle représente aujourd'hui 270 213 tonnes. Rappelons que le traitement des déchets recyclables en grandes quantités n'est pas effectué sur le territoire, les déchets sont collectés et revendus vers la Chine, la Thailande, la Corée du Sud, Singapour, la Malaisie et le Vietnam. Parmi ces déchets, les papiers et plastiques sont les plus importants en volume, 12 400 et 14 634 tonnes (chiffres 2014) suivis des cuivres, du fer, de l'aluminium et des bouteilles en verre.

Opérateurs et activités
Si Cintri reste l’opérateur le plus connu concernant la collecte et le traitement des déchets depuis 2002, ils opèrent à Phnom Penh, Battambang et Kampong Cham, il y a d'autres opérateurs dans ce secteur d'activité : Global Action for Environment Awareness (GAEA Plc) travaille sur les villes de Siem Reap, Stung Sen, Serei Sophoan et Kampot, Kampong Som Waste Management Co. Ltd (KSWM) est le nouvel opérateur sur la province de Sihanouk depuis le mois dernier. Quant aux autres agglomérations de province, elles sont traitées par de petits entrepreneurs locaux. Les missions confiées à ces opérateurs ne concernant pas seulement la collecte des ordures, ils sont en charge du transport vers les sites de décharge ou d'enfouissement, et de la gestion, difficile, délicate et compliquée, de ces sites.

Concernant les déchets d'origine médicale, c'est la  Croix-Rouge cambodgienne qui les traite depuis 2009 en les collectant et en se chargeant de les faire incinérer dans un four spécial. Toutefois, seul l’agglomération de Phnom Penh est couverte par cette activité de la Croix Rouge et un projet de station de traitement est en cours à Kampot. Quant aux déchets industriels, ils sont pris en charge par Sarom Trading Co. Ltd depuis 2001. 

Difficultés de la collecte et du traitement
Les difficultés sont multiples pour la gestion des déchets et Bunrith Seng en exposera quelques-unes, sans jamais montrer du doigt ses anciens employeurs, au contraire, en soulignant les efforts entrepris pour améliorer les services rendus au public. Bunrith soulignera en premier lieu la difficulté, pour Cintri dans Phnom Penh par exemple), de discipliner les chauffeurs, le public, les commerçants ambulants et les équipes de chiffonniers, plus techniquement ''référencés'' comme recycleurs informels dans le jargon technique. ''...Lorsque j'étais en charge des opérations chez Cintri, nous avons établi des rotations extrêmement précises, avec des quotas à respecter lors des tournées de camions, privilégié des mesures de sécurité pour nos équipes et favorisé les circuits de nuit pour éviter les embouteillages...mais tout n'a pas été concluant...'', explique l'expert. Vrai que les chauffeurs avaient tendance à oublier quelques rues, que quelques camions finissaient leurs tournées à moitié pleins, que les GPS mis à bord tombaient curieusement en panne de façon récurrente et que les mesures de sécurité n'étaient pas franchement respectées. Quant aux tournées de nuit, si elles privilégiaient plus de fluidité dans le circuit, les équipes avaient régulièrement à craindre les chauffards imbibés d'alcool, assez nombreux dans les rues de Phnom Penh tard dans la soirée...

Benne sur site . Photographie fournie
''...Il y a aussi de mauvaises habitudes à changer. Nous avons essayé de poser des bennes sur site, que nous souhaitions pouvoir vider régulièrement Cela n'a pas marché, les habitants ont eu tendance à considérer l'emplacement comme une décharge et, en fait, jetaient dedans et tout autour de la benne...Cintri a investi dans des ''camions-balayeurs'' et cela ne fonctionne pas non plus, les sacs de plastique jetées à même les trottoirs et caniveaux en abondance bouchent régulièrement les conduits d'aspirateurs...'', explique Bunrith Seng.

Sacs de plastique jetées à même les trottoirs et caniveaux par les clients des marchands ambulants bouchent régulièrement les conduits d'aspirateurs des camions de nettoyage 
''...Quant à notre action auprès des chiffonniers, c'est un succès mitigé, il y en a avec qui cela fonctionne, d'autres moins. Le problème est que beaucoup vont ouvrir les sacs d'ordures pour récupérer les recyclables et laisser cela ensuite à ciel ouvert...nous avons donc essayé de les éduquer et de travailler avec eux...'', conclut l'expert. Restent également les problèmes de collectes des ordures des marchés. L'entreprise a essayé de créer des aires de dépôt mais cela a été mal accueilli. Les commerçants préfèrent nettoyer eux-mêmes et poser les ordures, en grosse quantité, sur les trottoirs après la fermeture, ce qui représente plus de travail pour les ouvriers et ne constitue pas une solution des plus hygiéniques et des plus esthétiques.

Monticule d'ordures à proximité d'un marché
Quant aux sites de décharges, les problèmes sont également nombreux. Pour éviter les accidents et la présence de chiffonniers sur les détritus, des périmètres de sécurité ont été établis, des mini-douves ont parfois été creusées et remplies d'eau, mais beaucoup arrivent à contourner, avec parfois beaucoup d'ingéniosité, et à se rendre sur la décharge. Là, ils collectent et certains mettent le feu pour pouvoir isoler les déchets de métaux. 

Un pont artisanal, et illégal, pour pouvoir accès aux ordures
Mettre le feu pour isoler certains déchets, autre activité illégale
La collecte et le traitement des déchets restent une préoccupation majeure des autorités qui ne cachent pas leurs difficultés pour mettre en oeuvre des services plus performants alors que la population des centres urbains croit de façon exponentielle. Cintri est souvent montrée du doigt pour le manque de performances dans plusieurs quartiers de la capitale. Vrai que l'entreprise a le devoir, contractuel, de remplir sa mission correctement, qu'elle devrait peut-être revoir son encadrement et la gestion du personnel, se rapprocher du public pour tenter de trouver des solutions plus performantes. ''...notre prestation est facturée sur le relevé d'électricité mais le client est libre de la payer ou pas lorsqu'il se rend chez EDC. Imaginons un client qui jette ses ordures n'importe où dans la rue ou dans le canal, se plaint de Cintri, et refuse de payer la facture...qui est responsable, qui est lésé ?...'', expliquait un responsable de Cintri dans la presse locale. Il sera donc intéressant de suivre les performances de Kampong Som Waste Management Co. Ltd (KSWM) qui a été choisi pour gérer les déchets de la province de Sihanouk en remplacement de Cintri depuis le mois dernier.

Vrai qu'il serait souhaitable de voir évoluer l'attitude des habitants, notamment pour la disposition des ordures, l'usage des sacs en plastique et le triage des déchets. Sur ce dernier point, pas mal d'initiatives ont été lancées mais restent minimes par rapport aux besoins nationaux. Il serait souhaitable aussi que la collecte des déchets médicaux, un traitement sensible, s’étende au-delà de Phnom Penh et Kampot, et qu'il y ait plus de transparence sur les statistiques. Le gouvernement a considéré le problème depuis la fin des années 1990 avec la loi sur la protection de l'environnement et la gestion des ressources naturelles en 1996, puis le sous-décret sur la gestion des déchets urbains et des déchets solides en 2015, et enfin celui sur la gestion des déchets électroniques en 2016. Plusieurs guides techniques et déclarations ont été publiés : 
  • Déclaration sur la gestion des déchets dangereux industriels, 2000
  • Déclaration sur la gestion des déchets solides dans les industries, les usines et les entreprises, 2003
  • Guide technique sur la gestion des déchets solides urbains, 2016

Quant au sous-décret sur la gestion des sacs en plastique, toujours à l'état de projet, il prévoit d'interdire l'importation et la fabrication de sacs en plastique d'une capacité inférieure à cinq kilos. Quant à la facturation des sacs, elle devrait être appliquée à partir de ce mois-ci.

Concernant les projets de développements d'infrastructures, de nombreux sont en cours de différentes phases, avec un donneur principal, la Banque Asiatique de Développement : 



Pays/territoire : Cambodia
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