dimanche, juillet 30, 2017

Cambodge - Magazine - Histoire : Indradevi, Le cœur et l’âme de Jayavarman VII

Nous partagerons cette semaine une série d'articles de la version papier du magazine Cambodge Mag, le titre phare de la presse francophone locale. Pour ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir un exemplaire papier, il est à présent possible de consulter l'intégralité du contenu de la version papier Cambodge Mag, en PDF, et en suivant le lien ici...

L'histoire n'a pas retenu sa date de naissance précise, aux alentours de 1181 peut-être, mais elle retiendra le nom de l'épouse de Jayavarman VII, la reine Indradevi, comme l'une des premières conjointes royales à avoir fortement influencé les affaires de l'empire. Indradevi était la sœur aînée de Jayarajadevi, la première épouse de Jayavarman alors que celui-ci n’était encore qu’un  prince rêvant de conquêtes militaires et De grandes destinées. Avant que son beau-frère ne devienne  roi, Indradevi avait pour habitude de venir réconforter sa sœur, qui pleurait l’absence de son mari, en tentant de lui inculquer les préceptes du bouddhisme. Quand Jayavarman VII monta sur le trône après avoir reconquis l’indépendance du royaume alors sous le joug des Cham, la reine Jayarajadevi était déjà une femme populaire pour avoir, dit-on, fait don de tous ses biens aux pauvres du royaume. La reine Jayarajadevi  donna quatre fils à Jayavarman VII, qui moururent assez jeunes. Leur mère aussi décédera quelques temps  après le couronnement de son mari. Le roi choisit alors tout naturellement de se remarier  avec la sœur aînée de sa défunte épouse : Indradevi.

Portrait d’Indradevi. Photographie Vassil
Belle, très belle, comme en témoignent les bas-reliefs du temple du Bayon montrant une reine aux yeux de chat, aux lèvres abondantes et aux traits finement dessinés, la jeune reine était aussi décrite comme intelligente et cultivée, et le roi ne chercha jamais à minimiser son influence sur les affaires d'état, en particulier pour son action en faveur des jeunes filles et des femmes. Pour sa connaissance approfondie du sanskrit et son sens du dévouement, Jayavarman VII lui avait confié la responsabilité de trois universités bouddhistes. C'est elle qui, à travers son enseignement, encouragea les Khmères à s'émanciper par l'éducation, le travail, et la religion bouddhiste dont elle appréciait tout particulièrement les préceptes, et tenait à en diffuser l'enseignement le plus largement possible comme le  suggère le  ‘’dharma bouddhisme Mahayana’’, bouddhisme dans sa forme active, consistant à pratiquer la religion mais aussi à en répandre abondamment les préceptes parmi la population.

La reine Indradevi se montrait également habile à gérer les affaires du pays lorsque que son mari partait guerroyer au sud du Laos, la Birmanie ou vers la péninsule malaisienne pour agrandir le royaume. Elle organisait des réunions de travail, prenait des décisions pour mettre en œuvre les directives du roi, rappelait aux responsables les grandes ambitions du monarque et les programmes de construction de l'empire qui comprenaient monuments, mais aussi infrastructures et programmes sociaux. Alors que l’Europe féodale vit ses heures noires et ses croisades, le règne de Jayavarman VII est marqué par une politique sociale largement encouragée par Indradevi. Le monarque fait construire beaucoup d’hôpitaux, plus d’une centaine dit-on, il donne le droit à la propriété privée, tente d'améliorer les systèmes d'irrigation et le réseau routier, de regrouper les populations tout en centralisant l'appareil d'état. Alors que la plupart des programmes sociaux de l’histoire sont nés à travers luttes ou révolutions sanglantes, ces changements provinrent de la royauté elle-même... Tandis que les civilisations hindoues ont souvent limité l'éducation aux hommes, les monastères construits sous Jayavarman VII étaient des écoles ouvertes et des centres de formation qui accueillaient des hommes et des femmes, des filles et des garçons sans aucune distinction, ce qui était pour l’époque une véritable révolution sociale.

Bas-relief du Bayon. Photographie Vassil
Dans cette illustration du Bayon ci-dessus, il apparaît que la reine Indradevi et la reine Jayarajadevi sont représentées comme des professeurs enseignant à des groupes d'étudiants. D'autres bas-reliefs montrent également la reine assise devant Jayavarman VII, ce qui laisse supposer que ce grand conquérant reconnaissait également Indradevi comme un fin stratège militaire et entendait aussi lui donner publiquement la reconnaissance qu'il éprouvait pour cette épouse dévouée à son roi, à ses ambitions et à la cause du peuple. 

De nombreux historiens soulignent que le roi Khmer n'aurait pu réaliser ses vastes projets sans la Reine Indradevi, et aussi la Reine Jayarajadevi, à ses côtés. Elles l'ont aidé à organiser et gérer son empire pour lequel le roi déjà âgé, il avait 61 ans lors de son accession sur le trône, semblait nourrir une obsession pour bâtir un royaume exemplaire au travers de grandes réalisations architecturales, de conquêtes militaires et de programmes sociaux. De nombreux ouvrages historiques soulignent l’importance de l’influence des deux sœurs sur le monarque et le travail que le trio royal a accompli pour le bien-être de ses sujets, avec une légère préférence pour Indradevi en raison de son dévouement en faveur des femmes. Plusieurs siècles plus tard, malgré les heures noires qui ont secoué le Cambodge, l’héritage est encore là avec ces sculptures du Bayon qui livrent aux visiteurs ce sourire doux et paisible du monarque et de ses deux épouses. L’abondance des sculptures du visage de Jayavarman VII pourrait passer aux yeux du candide pour du narcissisme, voire de la mégalomanie, alors qu’elle ne serait peut-être que la volonté de transmettre un message de paix et de quiétude tout-à-fait bouddhiste du grand conquérant… Jayavarman VII mourut aux alentours de 1215, il avait alors plus de 90 ans. Quant à la date de la mort d’Indradevi, on ne la trouve nulle part…

Indradevi n'était pas seulement l'épouse éclairée du monarque, elle était aussi poète, dernière touche romantique au portrait d’une femme de tête et d’exception. Certains de ses écrits en sanskrit, et à la gloire de son souverain bien-aimé, ont été retrouvés sur une stèle à Phimeanakas dans la province de Siem Reap. En voici la traduction :

Dans la ville nommée Temple de la Patience,
Dans la ville d'Ancien Éloquence, et finalement
Dans la ville d'Angkor, cette fille brahmane de rang royal
Devint la bien-aimée du roi Jayavarman.
Sa tête baissée sur les pieds levés du roi,
Elle s'approcha du Gange, dont les pieds tombés reposaient sur la tête de Shiva.
Parmi les amants qui aimaient apprendre, elle répandit les faveurs du roi,
Beaux nectars sous forme d'apprentissage.
Sage par nature, un polymat, parfaitement pur,
Consacré au roi Jayavarman,
Ayant composé ce paean pur
Au détriment de tous les autres arts, elle luisait.


Pays/territoire : Cambodia
Enregistrer un commentaire