dimanche, juillet 23, 2017

Cambodge - Magazine - Chronique : Kep, paradis perdu par Jean Bertolino

Nous partagerons cette semaine une série d'articles de la version papier du magazine Cambodge Mag, le titre phare de la presse francophone locale, que les lecteurs plébiscitent depuis de longs mois au point de l'avoir porté parmi les titres francophones les plus consultés du pays,largement, mais aussi de la région. Pour ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir un exemplaire papier, il est à présent possible de consulter l'intégralité du contenu de la version papier Cambodge Mag, en PDF, en suivant le lien ici...

Pour ce partage, une chronique de Kep par Jean Bertolino. Légende vivante du petit écran, avec l’émission 52 sur la une, Jean Bertolino fut correspondant du journal La Croix au Cambodge dans les années soixante. De cette période, le toujours bouillant et énergique journaliste garde une tendresse toute particulière. De temps en temps, celui qui nous a fait rêver tant de fois avec ses voyages et documentaires retransmis sur la petite lucarne, revient au Cambodge et témoigne, souvent avec nostalgie…

Jean Bertolino, légende vivante du petit écran
L’image que je conservais de Kep sur mer, au Cambodge, à la frontière du Vietnam, remontait aux années soixante. Je suis revenu dans ce pays par la suite à plusieurs reprises mais jamais à Kep. Oubliant que les Khmers rouges étaient passés par là et avaient, avec un sens de la destruction paroxystique, tout démoli, j’imaginais retrouver l’école des sœurs de la Providence « Mater Dei », le monastère bénédictin voisin, un bouquet de villas coloniales entourées de bougainvilliers ou de frangipaniers et nichées au milieu d’une végétation luxuriante. Je pensais revoir les quelques gargotes au bord de la plage à l’ombre des filaos ou des cocotiers, et le soir, sous un soleil couchant fantastique qui faisait flamboyer à l’horizon, derrière l’île de Phu Quoc, les cumulo-nimbus, quelques pêcheurs lançant leur épervier à contre-jour.

La plage de Kep aujourd’hui. Photographie par Christophe Gargiulo
 L’espace d’un instant leurs filets se déployaient dans l’air comme de larges corolles. Seule une petite route vicinale menait à ce paradis perdu. Je l’ai vainement cherchée dans cet amoncellement anarchique de constructions et cet entassement inesthétique de paillottes balnéaires s’étirant le long de la côte, au bord de la route asphaltée large comme une piste d’aéroport qui laissent présager un aménagement territorial capable d’accueillir un tourisme de masse. A un moment dans un gros bâtiment crémasse à la toiture rouge restaurée dans le style chinois du coin, j’ai cru vaguement reconnaître l’ancienne bâtisse du collège des sœurs qui accueillait jadis les jeunes filles de la bonne société khmère. Je dis bien, j’ai cru car cet édifice n’a pas éveillé en moi l’ombre d’une nostalgie. Peut-être n’était-ce pas lui ? Peut-être que le vrai à l’abandon m’était caché par les frondaisons? En revanche de vieux pins parasol arborant leur voute séculaire, au milieu d’un terrain vague jonché de détritus et de sacs de plastique, firent soudain surgir du plus profond de ma mémoire de douces réminiscences. 

Oui, ici, sur ce terrain vague se trouvait le monastère bénédictin et je m’y revoyais, dans toute la force de mes 23 ans dévorer un appétissant pot au feu au milieu de mes hôtes qui dinaient frugalement en écoutant un des leurs lire un passage des évangiles à l’antienne. « En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples »… A un moment je n’entendis plus autour de moi de bruit de couverts, ni la voix chantante du moine lecteur. La bouche pleine, fourchette et couteau à la main, je levais la tête de mon assiette. Quinze paires d’yeux me regardaient avec une intensité troublante qui coupa sur le champ mon pantagruélique appétit. Le sang afflua sur mes joues. Le père prieur se leva. Tous firent de même, moi y compris et après un signe croix les religieux regagnèrent leurs cellules respectives tandis que le père hôtelier me conduisait dans ma chambre qui s’ouvrait sur un balcon d’où l’on pouvait contempler derrières les toupets des cocotiers, l’océan et les fascinantes sanguines du crépuscule. C’est fini. Ne rêvons plus.

La côte d’azur aussi a jadis connu une période paradisiaque avant que le béton ne recouvre les champs de fleurs et n’enclave de vieux pins parasol entre les murs des hôtels et des résidences qui, à Kep sont en train de sortir de terre et de chambouler l’environnement. Le vieil homme remue ses mélancolies mais tous les jours le monde change, et ici, au Cambodge il change vite comme s’il cherchait frénétiquement à rattraper son retard. Forcément le paysage en souffre. Une urbanisation plus réfléchie eût été souhaitable mais c’est partout pareil. L’appât du gain immédiat produit les mêmes erreurs. On veut aller vite, trop vite au détriment des biotopes que l’homme pressé semble s’entêter à enlaidir. Adieu donc, la Kep fabuleuse de ma jeunesse. Vivaaaa !
Jean Bertolino

Pays/territoire : Kep Province, Cambodia
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