dimanche, avril 02, 2017

Cambodge - Mémoire : Les Champs de la Mort malmenés par trop de touristes...

Le nombre de touristes qui visitent les sites de génocide du Cambodge a plus que triplé au cours des dix dernières années, et cela soulève bien des inquiétudes quant à la pérennité des efforts entrepris visant à préserver les monuments commémoratifs pour deux millions de personnes qui ont péri, ici au Cambodge, sous le régime meurtrier de Pol Pot et ses Khmers rouges. 

Les arbres de la mort à Choeung Ek
Chhour Sokty, directeur du site commémoratif de Choeung Ek, à 17 kilomètres au sud de Phnom Penh, plus connu sous le nom de Killing Fields, déclare que le nombre de visiteurs quotidiens a dépassé huit cent depuis qu'il a commencé à travailler ici, il y a onze ans. Avec des campagnes médiatiques séduisant un nombre accru de touristes, qui ont aussi à présent un accès plus facile sur le site favorisé par des routes et des commodités considérablement améliorées comme les toilettes publiques et des possibilités de restauration, les touristes arrivent par autocars entiers, par tuktuks, taxis ou voitures climatisées : ''...J'étais en charge ici en 2005, alors qu'il n'y avait qu'environ 100 à 200 visiteurs par jour, parfois 300. Mais maintenant, ils sont 700 à 800 par jour en haute saison...", ajoute Chhour Sokty.

Tourisme de génocide
L'attrait est pourtant macabre ; Les crânes sont soigneusement empilés dans un stupa (monument en forme de dôme) entouré de fosses communes où des milliers de Cambodgiens sont morts, tués avec une barre de fer pour les adultes, le crane fracassé contre les arbres pour les enfants en bas âge. Tous massacrés par les sbires de Pol Pot, y compris les enfants car, pour les Khmers rouges les enfants des ennemis de la révolution deviendraient aussi des traîtres...

"...La plupart des gens du monde entier ont entendu parler de cette période noire au Cambodge, qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes...", déclare Kob Kalyaney qui travaille pour un tour opérateur. "...Les touristes veulent savoir si l'histoire est réelle, et ils veulent en être témoins", déclare-t-elle. Il existe des centaines de sites à travers le Cambodge comme Choeung Ek. La différence est qu'ici, et au camp d'extermination S-21 à Phnom Penh, l'admission est facturée, et génère des revenus. Les libraires, les vendeurs ambulants, les conducteurs de tuk-tuk, les compagnies de voyage et les mendiants sur le site font tous un commerce d'opportunité.

Laisser une marque
Et trop de touristes laissent leur marque à Choeung Ek, certains laissent pieusement des rubans et des notes sur les fosses communes, mais d'autres recueillent des fragments d'os, fument et mangent sur les marches du stupa, et ignorent totalement les règles concernant l'utilisation des caméras, et surtout du silence, le minimum de respect imposé quant à la mémoire des victimes du site. Youk Chhang, directeur exécutif du Centre de documentation du Cambodge (DC-Cam), déclare que les touristes occidentaux viennent ici avec une mentalité différente, se contentant du silence lourd et rempli de drames des fosses communes et des arbres alentours, tandis que les visiteurs asiatiques s'attendent à voir du sang et des illustrations beaucoup plus graphiques de ce qui s'est passé.

Le stupa de Choeung Ek
''...Il s'agit d'un mélange qui doit être pris en compte, mais ni Choeung Ek, ni le site S-21 à Phnom Penh, n'étaient, à l'origine, des entreprises à but lucratif : ''...Nous devrions conserver ces sites pour nos enfants et le devoir de mémoire, et non pas pour les touristes. Mais les touristes sont les bienvenus s'ils veulent visiter, s'ils veulent le voir, s'ils veulent le comprendre, ils sont les bienvenus. C'est aussi le but de la préservation du site de pouvoir compter sur des recettes supplémentaires ", indique Youk Chhang qui ajoute qu'un manque d'information est en partie responsable du comportement inapproprié des touristes qui ne sont pas conscients des règles de conduite récemment introduites. Mais il ajoute que les photos des dirigeants des Khmers rouges sur les murs d'exposition de Choeung Ek ont ​​souvent été remplacées à cause des graffitis... "...Les gens sont tellement contrariés lorsqu'ils voient la photographie des dirigeants Khmers rouges qu'ils veulent se défouler...Je ne sais que penser...vous ne pouvez pas empêcher les gens de se sentir bouleversés...", conclut-il.

Preuve et sanctuaire
Les os de Choeung Ek et les restes de S-21, comme tous les autres sites de Killing Fields, sont aussi des scènes de crime et donc des éléments de preuve pour le Tribunal des Khmers rouges, qui a passé la dernière décennie à poursuivre les lieutenants survivants de Pol Pot, assurant trois condamnations pour crimes contre l'humanité. Actuellement, deux anciens dirigeants, Nuon Chea et Khieu Samphan, sont jugés pour génocide, alors que d'autres cas impliquant des cadres supérieurs sont en cours et pourraient durer cinq ans de plus. Un débat a fait jour sur ce qu'il fallait avec les restes de tant de victimes une fois que le tribunal serait terminé. Beaucoup de gens pensent qu'ils devraient faire l'objet d'une crémation selon la tradition bouddhiste, tandis que d'autres pensent que les sites devraient être conservés tels quels. "...C'est notre mémoire, tout doit être laissé tel quel...'', pense Youk Chhang. 
Traduit et édité avec l'aimable autorisation de VOA


Pays/territoire : Sangkat Cheung Aek, Phnom Penh, Cambodia
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