dimanche, mars 12, 2017

Cambodge - USA : Quand la dette de guerre refait surface

La question de la dette du Cambodge envers les États-Unis revient ces temps-ci sur le devant de la scène avec les Américains qui semblent ignorer les plaidoyers du gouvernement cambodgien pour annuler cet accord qui date de plusieurs décennies. Hier, un diplomate australien, le premier en dehors de l'ambassadeur des USA, s'est exprimé quant à la moralité de la requête américaine...

Hélicoptères américains durant la campagne cambodgienne. Photographie Wiki Commons
Hélicoptères américains durant la campagne cambodgienne. Photographie Wiki Commons
La dette du Cambodge envers les États-Unis, contractée au début des années 1970 pour soutenir le gouvernement de Lon Nol, a grimpé aujourd'hui, avec les intérêts, à environ 500 millions de dollars. Le Cambodge avait demandé, à plusieurs reprises et sans succès, d'abandonner cette créance. L'année dernière. le Premier ministre Hun Sen a réitéré la demande au président Donald Trump quelques semaines après l'élection du nouveau président américain. En 2010, il avait déjà demandé à l'ancien président Barack de trouver un consensus pour transformer la dette en une espèce d'échange de coopération, sans donner de détails. Hun Sen argumentait alors que l'argent que son pays devait aux États-Unis était un accord initié par le gouvernement Lon Nol, arrivé au pouvoir après un coup d'état en 1970, appuyé justement par Washington et, que les emprunts avaient été utilisés pour l'achat d'armes utilisées contre le peuple cambodgien.

La ligne officielle des États-Unis reste que le prêt avait été octroyé pour le développement agricole et que le Cambodge avait aujourd'hui les moyens de rembourser. S'il est vrai qu'une partie des emprunts avait été utilisée pour l'achat de riz, le pays était alors en guerre et au bord d'une grave crise économique,  Hun Sen a soulevé la question, encore cette année, dans les médias cambodgiens déclarant que les États-Unis n'avaient pas le droit d'exiger le remboursement d'une dette qui était ''tachée de sang'', rappelant également au passage les bombardements intensifs du territoire cambodgien pendant la guerre du Vietnam.

L'ancien ambassadeur australien au Cambodge, Tony Kevin, a déclaré récemment que l'activité américaine au début des années 1970 avait causé beaucoup de tort au Cambodge et, qu'elle avait largement contribué à la montée des Khmers rouges. Pour rappel, Lon Nol avait été renversé en 1975 par le régime ultra-communiste des Khmers rouges, à l'issue duquel environ deux millions de personnes sont mortes en moins de quatre ans, plongeant alors le Cambodge dans plusieurs décennies de pauvreté et d'incertitude politique.

"...Les États-Unis donnaient des armes à Lon Nol, et bombardaient sans relâche la campagne cambodgienne dans l'oubli, créaient des millions de réfugiés qui fuyaient Phnom Penh...Et tout cela était simplement pour arrêter les approvisionnements en provenance du Sud Vietnam. Les États-Unis ont donc créé une sorte de désert au Cambodge ces années-là, et les Américains le savent...", explique l'ancien diplomate.

M. Kevin indique également que la question de la dette n'a pas été soulevée alors qu'il était en poste en 1994-1997 au Cambodge comme ambassadeur d'Australie dans le royaume."...Il était, pour l'ensemble du corps diplomatique, alors inconcevable que les États-Unis approchent le Cambodge cinquante ans plus tard, avec une telle exigence...", a-t-il déclaré récemment dans la presse australienne. Quant à L'actuel ambassadeur des Etats-Unis au Cambodge William Heidt, ce dernier  a été cité dans la presse locale comme disant qu'il avait été impliqué dans la rédaction d'un accord entre les États-Unis et le Cambodge, il y a vingt ans, mais que les discussions n'avaient pas abouti.

"...Je pense que c'est malheureux, je pense aussi que ce n'est pas dans le meilleur intérêt du Cambodge de continuer à laisser traîner indéfiniment cette dette...C'est l'intérêt du Cambodge de ne pas regarder le passé, mais de réfléchir à comment résoudre cela parce que c'est important pour l'avenir du Cambodge...", déclarait l'ambassadeur Heidt quelques jours seulement après que le Cambodge ait décidé d'annuler ''Angkor Sentinel'', des manœuvres militaires conjointes entre le  Cambodge et les USA. Pourtant, M. Kevin pense que l'ambassadeur américain actuel est très probablement sous les ordres directs de la nouvelle administration Trump, une administration qui n'a, pour l'instant, que peu réagi au contentieux agité des ces dernières semaines. M. Kevin conclut : ''...Il est tout à fait inapproprié pour les États-Unis de demander au Cambodge ce type de remboursement aujourd'hui. C'est imprudent pour les intérêts de la politique étrangère américaine car le Cambodge s'est largement rapproché de la Chine ces dernières années...".

Alors, cette dette sale serait-elle un simple coup de colère de l'ambassade vexée de voir les militaires américains partiellement évincés du programme de défense au Cambodge, un moyen de pression pour maintenir et développer une influence dans la péninsule alors que la Chine devient un partenaire privilégié, ou tout simplement une directive directe de Trump pour alimenter les caisses de l'Oncle Sam, comme le suggère l'ancien ambassadeur australien ? Difficile de savoir, mais, en attendant, les intérêts continuent de courir et d'enfler la dette qui reste, légalement, exigible...moralement ? C'est une autre histoire...


Pays/territoire : Cambodia
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