mardi 29 novembre 2016

Livre - Entretien - Jean-Daniel Gardère : Keat Chhon est un peu le Talleyrand cambodgien...

A l'occasion de la publication du livre, Une histoire cambodgienne - les 4 vies de M. Keat Chhon, l'auteur Jean-Daniel Gardère livre les quelques secrets, péripéties et impressions qui ont jalonné son entreprise littéraire. Entretien avec un ancien conseiller d'ambassade, un passionné du Cambodge et surtout, un véritable auteur....

Jean-Daniel Gardère. Photographie fournie
Jean-Daniel Gardère. Photographie fournie
Qu'est-ce qui vous a incité à entreprendre la rédaction d'un tel ouvrage ?
Né dans une famille de fermiers extrêmement modestes des bords du Mékong, dans un Cambodge encore très archaïque, ayant gravi à la force du poignet, à force de travail et de talent et dans des conditions parfois très dures, les échelons du savoir, Keat Chhon a traversé, aux premières loges, sur le devant de la scène ou très près, dans les coulisses,  une époque échevelée, parfois gaie, souvent terrible. Il a servi à haut, voire très haut niveau, presque tous les régimes et presque tous les dirigeants du pays – à l’exception de Lon Nol. Avec l’intelligence, l’habileté, la prudence aussi, que tout le monde lui reconnait, il a servi et survécu.

M. Keat Chhon
M. Keat Chhon
Un ami m’a dit, c’est un peu le Talleyrand cambodgien.
Parler de lui, à travers lui, grâce à lui, c’était raconter un parcours personnel singulier, bien entendu. C’était se poser la question d’une si étonnante longévité politique. C’était tenter de déceler ce qui en avait fait en quelque sorte un « homme indispensable » ? C’était aussi pouvoir parler autrement que de l’extérieur, en historien ou politologue, du quotidien et des bouleversements, des convergences et des  antagonismes qui ont traversé le Cambodge du début des années 40 au début des années 2000.

 C’était enfin espérer se saisir de certains des fils permettant de comprendre enchaînement des événements et des idéologies, la conjonction des choix individuels et collectifs qui ont fait glisser le Cambodge dans la tragédie que l’on sait, entre 1970 et 1979, et qui lui ont permis, dans la confusion et la souffrance encore, d’en émerger entre 1980 et 1998. Pour cela, j’étais convaincu qu’il fallait tenter de remonter assez loin, jusqu’aux années finales du Protectorat et bien entendu au début de l’Indépendance et du Sangkum. Il  y a toujours un avant et un après. Les pires années du Cambodge ne sont pas sorties comme une comète criminelle du néant. Elles n’y ont pas disparu par enchantement.

Quelles ont été les difficultés que vous avez rencontrées durant ce projet ?
Il y a eu au moins trois ou quatre types de difficultés.  Convaincre le héros de ce livre tout d’abord.  Keat Chhon lui-même se défiait de ce genre qu’on appelle « Mémoires ». Il craignait, comme Chateaubriand l’avait ironiquement énoncé, que cela ressemble à une tentative habile de dissimulation. Il m’a donc fait attendre au moins quatre ans avant d’accepter. Il voulait aussi, sans doute, profiter d’une moindre implication dans l’exécutif cambodgien pour pouvoir être plus libre de ses paroles. Il m’a d’ailleurs bien fait attendre quatre années avant d’accepter ma proposition…

En second lieu, les souvenirs sont un matériau plein de pièges.  Même pour celui qui se livre sincèrement. La mémoire s’exprime avec les mots, les concepts, les jugements d’aujourd’hui. Elle intègre fatalement ce qui a été éprouvé, su ou compris après-coup. Toute remémoration  est un peu une reconstruction. Dans tout récit à la première personne, il y a du présent, des vécus successifs. Il faut tenter de circuler les yeux ouverts et ne pas se perdre dans ce labyrinthe. Enfin, une centaine d’heures d’entretiens, ça n’est pas rien. 

Ça crée des liens, d’empathie et sympathie, même quand on s’accroche un peu pour aller plus loin dans les pensées ou les sentiments intimes de son interlocuteur. Mais il ne faut pas basculer dans la naïveté ou la perte de distance critique. 

Ça procure aussi un matériau hétéroclite qu’il faut remettre en ordre et en forme, vérifier, et accompagner d’un appareil de notes et notices éclairant les hommes et les événements cités racontés ou cursivement évoqués. C’est très lourd.

Une Histoire Cambodgienne, les 4 vies de M. Keat Chhon

Et qu'est-ce qui vous a le plus fasciné chez ce personnage ?
Avant même que je ne connaisse son « étonnant parcours » sur le fil du rasoir, la relation de travail brève que j’avais eu avec lui m’avait montré une personnalité d’exception – mettant la plus extrême courtoisie, la plus grande souplesse, pas mal d’humour aussi,   au service de ce qu’il croyait devoir être fait ou décidé. Il sait avec une intense finesse quand agir et quand attendre d’agir. Sa flexibilité est au service de la fermeté, de ce à quoi il croît devoir aboutir.

Mais quand j’ai compris un peu sa traversée, j’ai vraiment voulu la décrypter. Voilà un témoin exceptionnel ai-je pensé. Il n’y en pas tant. Et combien qui au soir de leur vie acceptent de se livrer ?  Et combien qui comme lui, du fait de sa riche formation universitaire et d’une constante et considérable curiosité intellectuelle, ont la chance de pouvoir développer les points de vue aigus et variés qu’un homme moins cultivé, moins imprégné de multiples références étrangères ne pourrait sans doute pas avoir ?

Comment classer ce livre ? 
Il s’agit certainement d’un ouvrage un peu hybride. Ni autobiographie ni pure biographie, ni simple ouvrage de réflexion sur une vie et une époque, ce n’est pas non plus un récit historique précis, articulé autour de quelques axes.  Notre méthode a parfois été de ne pas en avoir. Je me suis efforcé de ne pas trop savoir par avance où je voulais aller. L’idée était  de découvrir avec  Keat Chhon notre chemin en cheminant. Avec le risque de quelques digressions et anecdotes mineures mais qui, après-coup me sont apparues éclairantes sur le héros et son temps.

Au-delà de ce constat, la chose que je tiens le plus à dire est que ce livre n’est en aucun cas un plaidoyer ni une hagiographie, sous le couvert plus ou moins habile  d’un récit objectif. Ceux qui ont lu ou liront mon travail ne peuvent je crois me contredire.  J’ai de l’estime et une certaine admiration pour le personnage de ce livre. Je n’ai pas eu de complaisance. 

Comment Keat Chhon s’est-il livré à un tel exercice d’autobiographie critique ?
Il m’a surpris en acceptant quasi naturellement ce que j’espérais sans y croire. Il a accepté mes questionnements. Lorsque ses réponses ou la teneur de son récit me semblaient insuffisants,  il a répondu à mes demandes de précisions ou de compléments. Et s’il a dû m’aider à corriger des erreurs de dates et de noms, parfois de lieux, il n’a jamais cherché à me censurer. Quant à mes propres mises en perspective historiques, les croisements que j’établissais avec d’autres récits et analyses, il n’a jamais tenté de les rejeter ou de les infléchir. Sauf à deux reprises : pour répondre ex-post à l’un de mes commentaires (et c’est sous cette forme que cela figure dans le livre) et pour atténuer l’allusion peu amène  faite à l’endroit d’une personnalité politique vivante.

Il voulait aussi, je pense, prendre un peu de champ, trouver du sens pour lui et ses proches, tout en sachant qu’il courait le risque d’offrir à l’arrivée une image moins lisse.  Symbole de la sagesse, la chouette de Minerve prend son envol à la tombée de la nuit, dit Hegel. Keat Chhon avait, au-delà de propre personne, l’envie de transmettre un savoir, une expérience aux jeunes générations de Cambodgiens, souvent bien peu au fait de leur propre histoire. Il semble d’ailleurs tenir à leur offrir une traduction en Khmer du livre.  Cela introduisait un puissant facteur de convergence entre son désir et mes objectifs. Keat Chhon a  admis et intégré le fait qu’au-delà du plaisir éprouvé à faire un peu revivre, de l’intérieur, une histoire collective au travers d’une « traversée » singulière, je veuille rendre compte de la complexité des situations et des choix qu’elles déterminent dans leur contexte émotionnel et culturel. Evidemment, ça peut risquer de n’arranger personne !  


Entretien vidéo avec  Jean-Daniel Gardère :




Pays/territoire : Cambodia
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