lundi 10 octobre 2016

De Gaulle - Phnom Penh : Espoirs et Désillusions

En septembre 1966, au stade olympique de Phnom Penh, le général de Gaulle prononcera un discours qui restera gravé à jamais dans les mémoires, citant cet événement comme un hymne à la paix, à l'amitié franco-khmère et à l’indépendance des peuples. Si les paroles du héros de 1940 subjuguent alors les cent mille Cambodgiens entassés dans le stade tout récemment inauguré par le Prince Sihanouk, ce n'est pas tant pour la formidable verve du général que pour la teneur solennelle du discours. Alors que le Cambodge connait une prospérité sans précédent avec la fameuse époque florissante du Sangkum, à quelques centaines de kilomètres de là, la guerre du Vietnam prend des proportions inquiétantes. 


Le général de Gaulle et Norodom Sihanouk.
Contexte
La guerre d'Indochine, coûteuse et impopulaire, est officiellement terminée depuis les accords de Genève en 1954, la guerre d'Algérie, tout aussi coûteuse et impopulaire lui a emboîté le pas pour s'achever, ''à peu près'' en 1962. Le Général de Gaulle, quitte à susciter quelque hostilité de la part de ses détracteurs, a choisi d'exprimer une vision  sage et à long terme sur le conflit qui embrase la région et pour lequel il souhaite ardemment une résolution pacifique, sachant peut-être à l'avance, et avec l'expérience du conflit franco-vietnamien et la guerre d'Algérie, que les armées occidentales avaient très peu de chances de gagner une guerre d’embuscade face à des troupes locales connaissant bien mieux le terrain, et farouchement déterminées à gagner leur indépendance. Le vieux tribun savait aussi, quelque part, que le Cambodge ne pouvait rester neutre malgré les ''efforts'' diplomatiques, parfois contradictoires avec la réalité du terrain, de Sihanouk, et que le royaume ne serait certainement épargné par la guerre qui se rapprochait dangereusement. Ce discours, ce n'était même pas une offensive diplomatique, ni même un avertissement, simplement un message de paix à l'intention des Khmers, mais aussi et surtout des Américains qui s'enlisaient de l'autre coté de la frontière. L'effort militaire des Américains, depuis le début de l'année 1965, est sans précédent au Vietnam : leurs bombardements et leur corps expéditionnaire ne cessent de s'accroître avec plus de trois cent mille hommes à la mi-1966, dont la moitié est constituée de marines et de la cavalerie aéroportée, prétendument les meilleures troupes américaines disponibles. Il est clair que les Américains ne renonceront pas à la promesse qui les lie au régime de Saïgon depuis la présidence d'Eisenhower : protéger le Sud-Vietnam de l'influence communiste, en clair des Russes et des Chinois. La République démocratique du Vietnam de son coté refuse de négocier sous la menace des bombes et reste sur ses positions, appuyée par la Chine qui campe sur des positions totalement défavorables à la négociation. 

Le général de Gaulle. Photographie Wiki Commons
Le général de Gaulle. Photographie Wiki Commons
Voyage risqué
La visite cambodgienne du président français est très rapidement considérée par les services spéciaux français comme un voyage à hauts risques. Le gouvernement sait que, depuis le mois de juillet, des commandos sud-vietnamiens risquent de provoquer des troubles au Cambodge. Cinq Vietnamiens d'origine khmère, membres des services spéciaux sud-vietnamiens, auraient suivi durant tout l'été un entraînement intensif au tir et au combat dans la région de Saïgon, avant de se rendre au Cambodge. Sur l'insistance du ministre de l'Intérieur, Roger Frey, qui prend l'information très au sérieux, quelques membres du service Action du SDECE sont envoyés à Phnom Penh en août 1966 . Une semaine avant l'arrivée du général de Gaulle à Phnom Penh, Roger Frey décidera de renforcer le personnel de sécurité appelé à accompagner le chef de l'État. Il écrit alors au secrétaire général de la présidence de la République, Étienne Burin des Roziers : ''...Certains renseignements émanant de nos services spéciaux permettent de craindre l'organisation au Cambodge d'un attentat. Les risques sont d'autant plus sérieux que la visite officielle s'effectue aux portes d'un territoire plongé dans la guerre: Phnom Penh ne se trouve qu'à moins de deux cent kilomètres de la frontière avec le Vietnam et l'on y entend très distinctement pendant la nuit les bombardements américains dans les provinces sud-vietnamiennes voisines. Le Cambodge, au surplus, connaît de nombreux incidents de frontière avec le Sud-Vietnam... Rien, par conséquent, ne doit être négligé dans le domaine de la sécurité...''.

Réception fastueuse
Le 30 août 1966, le DC8 présidentiel atterrit à l'aéroport de Phnom Penh. Après les discours de bienvenue, d'usage, le cortège se met en route depuis la route de l'aéroport de Pochentong jusqu'au Palais royal,  route bordée par trois cent mille Cambodgiens encadrés par un service d'ordre de cinq mille hommes. Ensuite, à Angkor Wat, la deuxiéme étape du voyage, devant le temple du roi Sûryavarman II, le prince Sihanouk, qui voue une admiration sans bornes au général, a organisé la reconstitution d'une immense fresque historique dont la Reine a dirigé elle-même les recherches à l'aide des archives royales. Le cortège royal est suivi de danseurs vêtus de costumes d'or, de bonzes en robe safran, de figurants costumés et de danseuses apsara ravissantes, le tout encadré par une procession d'éléphants rythmée par les instruments traditionnels et les gongs...tout est fait pour impressionner l'invité d'honneur du prince Sihanouk.

Le lendemain, à Phnom Penh, après le discours du stade, les deux chefs d'État signent dans la salle du trône du palais royal une déclaration commune réclamant le retrait des troupes étrangères du territoire vietnamien ''...dans un délai déterminé...'' et l''...observation rigoureuse des Accords de Genève...''. De Gaulle en profitera pour réaffirmer son ''...respect de l'intégrité territoriale du Cambodge dans les limites de ses frontières actuelles...''. A l'heure du départ, en début d'après-midi, les derniers mots du Général seront un hommage au Cambodge, à son prince, et aux liens qui unissent les deux pays : ''...Le Cambodge et la France sont des nations qui n'ont aucune cause, aucun but que la paix ...et le progrès; vous et moi, avons la conscience tranquille...'', conclura le Général avant de s'envoler vers la Nouvelle-Calédonie.

De cette visite qui connaîtra un retentissement médiatique sans précédent, quelques Cambodgiens s'en rappellent encore, citant l'enthousiasme populaire unanime à l'approche de la visite présidentielle et la minutie avec laquelle les écoliers et membres des cortèges avaient du se préparer. Si l'impact diplomatique et le message d'amitié de ce discours ont marqué les esprits, le message de paix fort et sincère, assez hostile tout-de-même, à l'égard des Américains, n'a suscité qu'agacement et mépris de la part de ses anciens alliés qui ne changeront pas d'un iota leur stratégie politique et militaire au Vietnam, avec la suite que l'on connait, au Vietnam, mais aussi au Cambodge...Le poids de ce discours mémorable pourrait peut-être paraître dérisoire en rapport à l'histoire traumatisante du royaume khmer dans les années 1970-1980, mais les appels du général de Gaulle à la paix, à la réconciliation et à la neutralité prennent aujourd'hui, au regard de l'actualité internationale, une nouvelle jeunesse.

Pays/territoire : Phnom Penh 12000, Cambodia