samedi 17 septembre 2016

Musique - Souvenirs : Manset à la poursuite de Malraux dans Phnom Penh

Gérard Manset est l'un des artistes les plus talentueux de la chanson française, l'un des plus énigmatiques également en raison de de la rareté de ses apparitions médiatiques, du refus de la scène de son style hors du temps, et de la poésie, parfois sous-estimée, de son œuvre. En 2006, l'artiste produit Obok, un album accompagné d'un livret qu'il illustre de ses propres textes et photographies. Obok contient un titre ''La Voie Royale'', dans lequel il évoque son errance dans Phnom Penh et, dans une démarche mi-admirative mi-haineuse, fustige Malraux, auteur du roman éponyme, pour ses pillages du temple de Bantai Srei. 

C'est un bâtiment gris, au pied du Phnom
Lorsqu'on y va la nuit
On croit frôler des ombres
Et plus loin vers le fleuve
Quelques enfants
Saramani bien sûr 
Que l'on vient voir aussi
Que l'on vient voir de près
Même si l'on s'ennuie
Alors on pense à lui
C'était là qu'il était
Comme un naja
Dans le bassin où il nagea
Jusqu'à ce temple en ruines
Mais tout ne l'est-il pas ?

Gérard Manset, La Voie royale,
Album Obok, © Capitol Music,

Photo extraite du clip officiel (2015) de la Voie Royale
Photo extraite du clip officiel (2015) de la Voie Royale
Obok contient un sévère réquisitoire contre André Malraux d'autant plus insolite qu'il est écrit en contrepoint du chant qui clôt l'album, intitulé La Voie royale, et qui semble bien sinon une hymne, du moins une évocation de l'auteur du roman éponyme, chargée d'émotion.


Dans le livret d'accompagnement d'Obok, Gérard Manset relate comment il s'est rendu à un rendez-vous tardif avec celui qui le précéda au Cambodge, sur la foi du livre que lui a prêté un ami journaliste et muni de deux ou trois recommandations envisageables et quelques emplacements représentatifs de ce passé enfoui (Manset fait allusion au séjour de Malraux à Phnom Penh, assigné à résidence après la saisie, le 24 décembre 1923, des statues prélevées sur le temple de Banteaï-Srey. Walter G. Langlois précise qu'André et Clara Malraux prirent une chambre au Grand Hôtel) ; Manset évoque sa visite à ce bâtiment, à l'abandon désormais, face à la Poste centrale : Il a donc vu ces choses sous un ciel identique. Le Phnom pas loin…, les multitudes de faunes dorés dans la poussière, le rires… avant les génocides… Il a vu ça. J'ai pris un escalier sordide. Vide… Des bruits de marmaille dans les étages. En haut, devant les chambranles démis, les poutres brisées, des petites filles khmères étaient assises à même les dalles et jouaient très sérieusement à un jeu de cartes. 

Ce qui suit, et conclut ce bref récit par lequel Gérard Manset commente et accompagne son chant, résume les curieux griefs que l'auteur de Royaume de Siam semble nourrir contre Malraux : Je suis ressorti, il faisait nuit. J'ai marché dans ces rues. Je ne sais plus trop quel rendez-vous étrange près d'un karaoké, pas loin du fleuve… C'était ça : j'ai songé… Et j'ai pensé à lui. Et certainement que cette princesse Cham dont nul ne parle a existé . Que c'est dans ces souffres de maladies du sens et de la beauté qu'elle s'est probablement éteinte… en flammèche… Que c'est à eux, à ça, que notre homme de l'art doit certainement la plus grande part de son génie, la belle tranche de l'ignoble prétention à avoir cru déceler quelque réalité dans la fournaise du clapotement de la vie, du grouillement animal visible aux environs de la Poste centrale. Qu'il a cru que c'était de l'art. Qu'il a imaginé que l'homme y est pour partie. En amont, dans ce bref portrait-charge, Gérard Manset stigmatise « la névrose du tic… l'emphase dans l'exhibitionnisme, la bouffonnerie », le jugement est sans appel.

Gérard Manset en 2006. Photographie YouTube
Pourtant, qui s'attache à tenter de suivre ces deux êtres dans les méandres de leurs œuvres ne peut qu'être frappé par un recours sans cesse biaisé à la langue – écrite ou chantée – pour indiquer une expérience de l'Orient, dont l'essentiel semble devoir rester à jamais intransmissible : une amorce que l'un et l'autre consentiraient à leur lecteur pour qu'au mieux celui-ci retrouve mémoire de leur trace le jour où lui-même entreprendra le voyage – exactement comme Manset rejoint Malraux quelques instants dans les étages dévastés du Grand Hôtel de Phnom Penh....

On trouvera dans Obok, avant La Voie Royale, sur quoi s'achève l'album, certains des plus beaux litanies et psaumes qu'ait jamais composés Gérard Manset, tel Veux-tu ? – qui me confortent : je persiste à signer ce titre d'une chronique antérieure, Méditation sur des versets de Gérard Manset, qu'un journaliste a cité (sans la moindre référence, tout est dû à ces gens-là) comme l'indice d'un culte rendu à Manset ; quand il ne s'agissait – et ne s'agit toujours, plus modestement – que de restituer à cet homme, à son cheminement d'écrivain, le seul hommage d'un mot peut-être juste pour qualifier son œuvre.
Extraits : Dominique Autié. Avec son aimable autorisation


Pays/territoire : Phnom Penh 12000, Cambodia
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