mardi 20 septembre 2016

Livres - Histoire - Indochine : L’Indochine à travers les textes par Marguerite Triaire

En 1944 est paru l'ouvrage ''L’Indochine à travers les textes'' de Marguerite Triaire dans la collection Connaissance de l’Indochine, financée par la direction de l’Instruction publique de l’Indochine, le Vietnam y occupant une place privilégiée à côté du Cambodge et du Laos. L’Indochine française pétainiste était alors incorporée à l’orbite japonaise de la Grande Asie orientale. L’ouvrage, destiné à l’enseignement devait contribuer à un «patriotisme indochinois» d’obédience française. Il présente la géographie, l’histoire, les mœurs et coutumes des trois pays sans oublier de souligner l’œuvre civilisatrice de la Mère-Patrie. Les textes sont écrits en français, par des auteurs français (résidant en Indochine ou ailleurs) et vietnamiens. Les textes choisis ont été regroupés sous cinq thèmes:
I. Le pays
II. Les villes et la vie rurale – Les hommes et leur travaux.
III. La vie traditionnelle – coutumes et croyances – Fêtes et cérémonies – Légendes.
IV. L’Histoire – Les grands hommes – Les monuments et les pagodes.
V. Les pays voisins.
En 1997, la maison d’édition vietnamienne «Thé Gioi», basée à Hanoi, a décidé de rééditer ce livre dans un but de sauvegarde de la mémoire. Et en 2000, elle l’a traduit en anglais et publié sous le titre «Indochina Through Texts by Marguerite Triaire». 



Dans l’extrait ci-dessous, Georges Groslier nous décrit son excursion au temple de Preah Vihear au début du XXème siècle: 

«Sur le flanc Est de la montagne, dans l’ombre verte de la forêt, on retrouve les restes d’une chaussée d’environ un kilomètre de longueur. A chaque convulsion des flancs de grès qu’elle escalade, elle s’élève par des escaliers écroulés, atteignant quarante mètres de hauteur. A droite et à gauche, tantôt l’encaissant et tantôt la surélevant, des blocs de pierres monstrueuses encerclées de lianes, blanches comme des coulées de cire, font des escarpements à pic. Des assises taillées à même le flanc de la montagne succèdent à des assises en blocs rapportés. Des gradins creusés au ciseau se continuent par des pentes surélevées. Il coule de partout des torrents ou des filets d’eau. On distingue dans l’humus des traces et des fientes de grands fauves. Des singes hurlent dans les arbres. 

L’ascension dura trois heures et le brouillard matinal se refermait sous mes pieds. C’est en vain que je levais les yeux. Devant moi, la roche grise dressait ses murailles. Les arbres immobiles formaient un dôme dans l’ombre duquel brillaient leurs troncs blancs. Et se dôme toujours se reformant, et cette roche toujours dressée, et derrière moi, ce brouillard toujours refermé – j’avais l’impression de monter hors du monde. Nous avons, de nos jours la poudre et des machines pour percer les montagnes. Les Khmers avaient leurs ciseaux et leurs mains. Et s’il est vrai que l’aigle et l’éléphant vivent des siècles, quel spectacle, quelle ruée d’édificateurs durent voir les vieux solitaires dont la région est peuplée!

Lorsqu’on arrive sur les vastes aires du plateau, croyant toucher le but, on découvre une nouvelle avenue de plus de six cents mètres faisant angle droit avec la première, et se dirigeant vers le Sud. Elle mène à la pointe extrême du promontoire où se dresse enfin le temple. Cette deuxième chausse commence par un escalier monumental formé de vingt-cinq assises, ornées de lions. Et l’on rencontre une première gopura (porte monumentale), d’une élégance incomparable. Construite en grès comme une colonnade en bois, elle dresse, dans le lieu aérien des vestiges charmants. Aux angles, l’encadrement des frontons se relève en de grandes coquilles. Des fleurs violettes et de larges ombellifères écarlates la parent. A l’Est et à l’Ouest, ce sont les grès du plateau et les sommets des premiers arbres qui s’enfoncent dans l’abime. Au Sud, la chaussée commence et glisse sous les taillis entre une double rangée de piliers-bornes renversés.

Tout l’ensemble est donc orienté Nord-Sud. Sur la longueur de six cents mètres que parcoure la chaussée nouvelle, le sanctuaire est précédé de cinq entrées monumentales, formant chacune une étape au sommet de l’escalier. Elles sont toutes de l’invariable plan crucial et fermaient par de larges portes en bois, dont il ne reste plus que les mortaises des gonds dans les dalles des seuils.

Nous ne sommes qu’aux abords. Un miroitement vert illumine le fond obscur d’une haute futaie : c’est le bassin sacré creusé dans le grès. Et tout à coup, l’admirable Naga surgit. Mais ici, les sculpteurs conçurent le plus grand, le plus noble de leurs Nagas. Il redresse ses têtes à trois mètres au-dessus des dalles. Et l’on croit voir dans le brouillard la grande main ouverte d’un dieu se lever et faire un geste grave. C’est en vain qu’ici l’homme profanateur a taillé dans le vert frémissement de la forêt. Le lieu, trop lointain, trop dangereux, perdu dans le ciel, a aussitôt cicatrisé ses plaies. Toutefois nous ne sommes pas encore au sommet et les vents âpres et perpétuels ne font qu’effleurer les choses. Ainsi les chaussées, le bain sacré, les perrons écroulés, les escaliers semblables a des torrents de pierres, les édifices secondaires, les enceintes, les colonnes, les pignons, le moindre rinceau ont leur mousse, leur orchidée, leur épanouissement, leur liane, leur gloire de vaincus.

C’est seulement là-bas, sur les roches formant l’extrême pointe du vaisseau de granit, en surplomb sur le gouffre, que les rafales rageuses et les pluies ont interdit aux grands arbres de monter, ne laissant qu’a des vétivers et à quelques ronces le soin de masquer le souvenir des hommes.»

Ce texte de Georges Groslier que j’ai recopié se trouve à la page 210 du livre. Il est tiré de «A l’ombre d’Angkor». Alexis B.

Pays/territoire : Asia
Enregistrer un commentaire