vendredi 2 septembre 2016

Cambodge - Chroniques de Barang : Channa, jeune femme ravissante comme on en rencontre tous les jours à Phnom Penh

Proposé par Thierry Descamps, belge récemment installé au Cambodge, et qui se définit comme un "néo-expat", quelques chroniques des petits aléas de la vie d'un expatrié débarquant dans le royaume. C'est bien vu, exprimé comme un candide, sans prétention et probablement utile pour ceux qui souhaiteraient en savoir un peu plus sur l'expatriation au Cambodge. Aujourd'hui : Channa, jeune femme ravissante...

C'est une petite jeune femme ravissante de 22 ans comme on en rencontre tous les jours à Phnom Penh. Nous avons fait connaissance il y a quelques mois dans le restaurant où elle travaillait et, de fil en aiguille, je lui ai proposé de devenir ma professeur de khmer. Choix judicieux puisqu’elle s’est révélée excellente pédagogue. Je ne lui avais jamais posé de questions sur sa vie jusqu’ici. Je savais qu’elle venait d’un petit village de la province de Kandal, qu’elle jonglait entre son travail et la préparation des repas pour son mari qui assure deux emplois consécutifs sur sa journée (départ 6:30 et retour 23:30) et, qu’elle a peu de temps pour elle.

Channa. Photographie par Thierry Descamps
Channa. Photographie par Thierry Descamps
Et puis j’ai eu envie de savoir comment se débrouillent ces jeunes femmes déterminées et quel a été leur parcours. Ça doit être un peu la planète Mars par rapport à ce que nous, ou nos enfants, ont connu. Pas de meilleur guide que Channa pour m’ouvrir les portes de cet “univers parallèle”. Ses parents sont agriculteurs et ont une petite échoppe où ils vendent boissons et plats à emporter. Et, avec ça, il a fallu élever cinq enfants et prendre soin de la grand-mère. A 18 ans, elle est partie travailler dans une usine de composants très loin sur la route de l’aéroport vers Kompong Som. Un job abrutissant, méticuleux où elle s’est usé les yeux. 130 $ par mois, ce qui n’est même pas un très bas salaire au Cambodge, et dont il fallait déduire la colocation (20 $), la nourriture et les retours au village dès qu’elle le pouvait. Ça ne fait pas lourd sans compter les conditions de vie assez spartiates (dont la collecte à tour de rôle de l’eau salée et brunâtre au puits).

Son mari qu’elle connaît depuis le lycée lui a trouvé un job dans le restaurant de Phnom Penh où nous avons fait connaissance et elle a pu quitter après quelques mois son usine pour un meilleur salaire et rejoindre Sita, son futur. A ce propos elle m’a expliqué que leurs familles s’étaient montrées très compréhensives et n’avaient jamais remis en cause leur relation au profit d’un “mariage arrangé” comme cela se pratique encore souvent dans les campagnes. Pour sceller leur union il a fallu attendre deux ans. D’abord, et surtout, à cause du kroû, le devin cartomancien qu’on se doit de consulter avant toute décision importante. Le leur les a mis en garde contre le fait qu’ils étaient nés la même année. Pas très bon (?). Ils avaient tous les deux vingt ans quand ils l’ont consulté et le kroû a mis un veto à un mariage immédiat à cause des zéros (??). Ils devaient attendre impérativement jusqu’à ce qu’ils aient 22 ans !

Channa. Photographie par Thierry Descamps
Elle est très “nationaliste” comme beaucoup de ses compatriotes mais curieusement elle ne connaît rien de son pays à part son village, Phnom Penh et Kompong Som où elle a passé ses trois jours de voyage de noces. Pas le temps et pas l’argent. Ce n’est pourtant pas l’envie qui lui manque et il m’arrive de faire pour elle le guide touristique par procuration. Dès qu’elle en aura la possibilité elle ira visiter Angkor, le berceau de son pays. Elle est curieuse de tout, même si parfois mes engouements de barang la stupéfient. Je lisais l’autre jour un bouquin consacré à Ernst Beyeler, le marchand d’art bâlois, et à ses collections (Klee, Mondrian, Giacometti, …). Elle l'attrape, feuillette les illustrations, revient en arrière avec un air de plus en plus déconcerté et finit par me dire avec un air incrédule : “Hey ké neung ?” (c’est quoi çà ?). Elle a écouté poliment mes tentatives d’explications, ne m’a pas paru convaincue mais, curieusement, m’a reposé une question quelques semaines plus tard sur ce que je lui avais raconté.

Ce qui m’a tapé dans l’oeil avec cette gamine c’est son absolue détermination. Plus encore que son sens de l’empathie et la vivacité de son intelligence. Elle veut être libre et indépendante, que personne ne lui dicte ce qu’elle peut ou doit faire. Pas si courant. A titre d’exemple, contrairement à de nombreuses autres jeunes femmes de son entourage et aux habitudes, elle ne veut pas d’enfants tout de suite. Son mari ronchonne un peu mais c’est elle la “boss”. Elle m’explique que des enfants l’obligeraient à abandonner son travail ou à les confier à ses parents qui sont déjà âgés. Leurs revenus actuels, même s’ils sont corrects, leur permettent de vivre décemment mais ils ne peuvent pas se permettre la perte d’un salaire. Et elle veut garder le peu de temps libre qu’elle a pour son mari et ses meilleures copines avec lesquelles elle adore se faire des virées KTV.

Elle me fait rire. Quand je l’ai rencontrée elle devait se demander qui était ce type souvent seul et dont elle soupçonnait, sans me le dire, de mauvaises intentions. Quand ma femme est enfin venue me rejoindre après six mois de séparation pour cause de formation de la personne qui devait lui succéder et de démarches administratives, elle s’est sentie plus en confiance. Je n’étais donc pas un ignoble pervers. C’est même devenu assez folklorique la première fois qu’elle est venue manger à la maison. C’était Zébulon ! Elle ouvrait les placards à la volée, s’est mis en tête de mettre la table, visitait l’appartement, tenait à se rendre utile à tout prix. Comme si nous nous connaissions depuis toujours.

Elle a encore des rêves et c’est ce qui fait que j’ai beaucoup d’affection pour cette petite (je peux me permettre de l’appeler ainsi puisque je suis un vieillard de 60 ans). Elle aurait voulu être avocat ! Mais a renoncé provisoirement à son ambition parce qu’elle n’avait pas l’argent pour, selon elle, verser les “petits suppléments” qui permettent d’assurer un passage d’une année à la suivante si on n’a pas d’appuis familiaux au sein du système. Elle ne se plaint pas : “c’est comme ça”, dit-elle. Comme je lui demandais ce qui la motivait dans cette démarche, elle m’arépondu que dans son pays les “riches” gagnaient toujours contre les pauvres, qu’elle ne se faisait aucune illusion de changement mais qu’elle voulait aider du mieux qu’elle le pourrait les “battus d’avance”. Elle n’a pas abandonné l’idée mais attend d’avoir suffisamment d’économies pour tenter sa chance. Un roseau avec la détermination d’un Mike Tyson …

Je l’aime beaucoup ma petite “chèvre de Monsieur Seguin”. Elle se battra bien et longtemps avant que le loup la bouffe, ou pas …

Pays/territoire : Phnom Penh 12000, Cambodia
Enregistrer un commentaire