mardi 13 septembre 2016

Archive - Document : Le régime Khmer Rouge vu par les communistes français en 1978

Document intéressant publié en novembre 1978 par le supplément hebdomadaire du journal l'Humanité Rouge, publication animée par des journalistes à la gauche desquels se trouvait le néant...Toutefois, la plume est élégante, la description parfois très détaillée mais au sein de laquelle n'apparaissent pas, à l'évidence, les exécutions sommaires, la famine, les tortures, les centres d’exécution etc...Document troublant car il soulève des questions : Après trois ans de dictature sanguinaire, pouvait-on totalement ignorer la nature du régime ? Les journalistes savaient-ils, se doutaient-ils et-ou ne voulaient-ils pas savoir pour ne pas entacher leur vision idéaliste d'une société marxiste ? Alors que l'un des journalistes est venu à Phnom Penh se répandre en conférences de remords et de repentir, il est intéressant de relire ou de découvrir (pour ceux qui n'étaient pas abonnés à l'Humanité Rouge) cet article totalement biaisé, pour ne pas dire plus, dans son objectivité...

Le régime Khmer Rouge vu par les communistes français en 1978
Extrait :1 000 km à travers le Kampuchea démocratique

Pour la première fois depuis la libération de Phnom Penh, en avril 1975, une délégation de Français, dirigée par Jacques Jurquet, secrétaire du Parti communiste marxiste-léniniste et directeur politique de L'Humanité rouge, s'est rendue en visite au Cambodge, à l'invitation du Comité central du Parti communiste du Kampuchea. Elle y a séjourné huit jours, du 9 au 16 septembre. Elle a eu de longs et riches entretiens avec Ieng Sary, membre du comité permanent du Comité central et par ailleurs ministre des Affaires étrangères, et avec Pol Pot, secrétaire du PCK et premier ministre. Nous commençons ci-dessous le reportage de ce passionnant voyage.

II faut cinq heures d'avion pour se rendre de Pékin à Phnom Penh, cinq heures pendant lesquelles nous sommes souvent restés le nez collé au hublot pour tenter d'apercevoir les toutes premières images du Kampuchea. Après l'immense Chine, c'est le Laos, le " Royaume du million d'éléphants ", montagnes mystérieuses et sombres couvertes à perte de vue d'une jungle épaisse qui ne laisse rien entrevoir de la vie au sol. Soudain, nous apercevons un large ruban jaune et sinueux, le Mékong, que nous survolerons jusqu'à Phnom Penh. Nous découvrons avec étonnement ses multiples ramifications, ce mélange indescriptible de terres, d'Îles et de bras d'eau étroitement imbriqués. Bientôt, il devient difficile de distinguer la terre. Le Mékong est sorti de son lit et une large masse de boue jaunâtre et immobile s'étend à perte de vue. Le Cambodge, mais aussi le Sud du Vietnam, connaissent les inondations les plus graves depuis 72 ans.


Mais l'avion perd de la hauteur, ça et là apparaissent des villages isolés sur un petit promontoire, cernés par l'eau, le toit compliqué d'une pagode. La végétation se fait plus précise, luxuriante, dominée par la haute silhouette en éventail si caractéristique des palmiers à sucre. Et c'est l'atterrissage à l'aéroport de Pochentong, un nom si familier pour tous ceux qui ont suivi de près la lutte du peuple cambodgien, vibrant de colère à ses souffrances et d'enthousiasme à ses victoires. Sur la piste d'atterrissage des camarades cambodgiens nous accueillent. Parmi eux, nous avons la surprise et l'émotion joyeuse de retrouver un ami de longue date, Ok Sakun, qui fut pendant toute la guerre de libération, le responsable de la mission du Grunk à Paris. Et bientôt, nous voici, filant vers Phnom Penh à travers une banlieue riante comme une campagne. La ville est surprenante. Bien sûr, par la très faible densité de circulation et de population, mais aussi par le caractère colonial de son centre : larges avenues bordées de palmiers, opulentes villas noyées dans la verdure de leurs parcs.

UNE NATURE D'UNE FOLLE GÉNÉROSITÉ
Des impressions, des émotions, ne manqueront pas de nous frapper tout au long de la durée de ce bref mais si dense séjour. Et d'abord, le contraste saisissant entre l'extrême richesse potentielle de ce petit pays et la pauvreté de son économie. La nature au Kampuchea est d'une folle générosité : l'eau et la terre abondent, les eaux sont les plus poissonneuses du monde, la végétation magnifique et exubérante. Les fruits et les légumes se multiplient : bananes, mangues, mangoustans, papayes, durions, Jacques, rivalisent avec les rizières verdoyantes, les champs de manioc, les énormes courges, les champs de coton et les immenses forêts de bois précieux.

LES MARQUES DE LA GUERRE
Mais l'économie du pays a été ravagée par la guerre, des villes et des villages ont été rayés de la carte, les rares usines détruites, les voies de communication hachées par les bombes, les champs creusés de profonds cratères en gardent encore la cicatrice malgré la végétation tropicale qui a vite fait de recouvrir les ruines. Sur de longues files se dresse le spectacle des cocotiers et des palmiers à sucre décapités dont les troncs gardent encore la marque des balles et l'impact des éclats d'obus. Pourtant des merveilles ont déjà été réalisées dans un si court laps de temps : des usines reconstruites, des ponts restaurés et surtout, témoignage frappant de l'effort entrepris, d'extraordinaires et considérables réalisations hydrauliques qui permettront de domestiquer enfin ce qui dans ce pays peut être la meilleure ou la pire des choses : l'eau. Barrages, larges canaux de plus de 50 km, multiples ramifications des réseaux d'irrigation ont déjà transformé le visage d'une partie importante du pays et permis au riz de prospérer. Et ici, le riz c'est la vie, l'alimentation de base qui, par le passé, a toujours manqué a une période ou l'autre de l'année. Aujourd'hui, il y a du riz en quantité suffisante pour tous les hommes, les femmes et les enfants du Kampuchea et on peut même commencer d'en exporter auprès des pays voisins.

D'autres images nous frappent pêle-mêle : les longues rizières, les digues en construction qui sur un petit espace rassemblent plusieurs dizaines, plusieurs centaines de personnes dans un désordre qui ne semble qu'apparent et une joyeuse animation, les grappes d'enfants rassemblés sous un préau de la coopérative et qui nous saluent gaiement, les archaïques mais si belles charrettes en bois qui encombrent les routes et dont nous découvriront avec étonnement qu'elles figurent déjà, les mêmes, sur le bas relief des temples d'Angkor. Et la silhouette majestueuse, inoubliable, de ces joyaux de pierres qui surgissent tout à coup au sein de l'épaisse forêt qui les entoure. Symbole de la culture, de la nation, de l'âme même du peuple khmer. Ces temples que Lon Noliens et Américains auraient tant voulu arracher aux patriotes qui en assuraient la garde, qu'ils sont même allés jusqu'à bombarder, heureusement sans pouvoir causer trop de dégâts. Et tant d'autres moments précieux comme ces moments passés au milieu de la joyeuse et fébrile agitation de 4 000 jeunes construisant avec tous leurs cœurs, avec toutes leurs forces, un nouveau barrage près de Kompong Thom. Leur fou rire immense, clair, spontané quand nous tentons maladroitement de tâter à la langue khmer pour les remercier ! Et le beau visage de ce responsable des plantations d'hévéas qui en nous faisant visiter l'usine de latex nous parle de la solidarité de classe qui unit les ouvriers de France et du Kampuchea. Et le doux et ferme visage de cette jeune doctoresse, formée dans le maquis qui nous fait visiter la maternité de Phnom Penh qu'elle dirige. Et la gravité, l'application des jeunes de l'école nationale d'électricité s'entraînant à maîtriser de complexes installations électriques.

UN PEUPLE QUI TRAVAILLE DUR 
II ne faut pas le nier le peuple cambodgien travaille très dur, tôt levé et tard couché. Les unités de production tournent jour et nuit avec des équipes fonctionnant en 3 X 8. Il n'y a qu'un jour de congé tous les dix jours. Même les jeunes enfants prêtent d'une manière ou d'une autre, dans la mesure de leurs possibilités et de leurs études, la main à la pâte. Mais, depuis sa libération c'est pour lui qu'il travaille, c'est à lui et à personne d'autre, que reviennent les fruits de son labeur et les richesses qu'il crée de ses mains. Déjà il mange à sa faim, il est vêtu de neuf, il commence à abandonner ses paillettes couvertes de tuiles. Il bénéficie de soins médicaux et le paludisme, ce fléau du pays, a déjà presque totalement disparu. Il accède à l'instruction. Il est désormais vraiment maître chez lui. 

DE NOUVEAU UNE GRAVE MENACE 
Mais à nouveau, une grave menace pèse sur cette indépendance si chèrement payée. Les Américains mis à la porte voilà qu'à son tour le Vietnam prétend faire main basse sur le pays. Sur place, on comprend mieux les raisons profondes de ce conflit. On comprend mieux que la situation au Kampuchea, pays riche potentiellement mais qui manque de bras pour le mettre en valeur, ne peut faire de lui un agresseur dans ce conflit. Il a déjà tout à faire pour panser les blessures d'une guerre aussi cruelle, pour édifier une économie sortie ruinée de la guerre. En même temps, ce peuple calme et modeste sait prouver de mille manières son attachement inflexible à son identité et à son indépendance. Tôt ou tard, tout agresseur le comprendra à ses dépens : le peuple du Kampuchea n'a pas une âme d'esclave. Il se battra jusqu'au bout pour défendre son indépendance et sa souveraineté, et il vaincra car sa cause est juste. Nous en sommes revenus avec l'intime conviction.
Annie Brunel





Pays/territoire : Cambodia
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