dimanche 10 juillet 2016

ONG - Global Witness - Cambodge : Quand les pouvoirs s’emmêlent...

Une fois de plus le Cambodge s'est retrouvé la semaine dernière, sous les feux de l'actualité locale et internationale avec la publication d'un rapport détaillé accablant la famille du premier ministre et son implication dans les secteurs économiques stratégiques du royaume. Si les interrogations peuvent être légitimes tant les membres de l'ONG se sont efforcés de construire un document explosif avec un plan de communication soigneusement préparé, il est aussi important de savoir que l'ONG a fréquemment pris le gouvernement d'Hun Sen dans la ligne de mire.


Ce n'est pas la première fois que l'ONG Global Witness met en cause le premier ministre ou ses proches. La première campagne de Global Witness au Cambodge avait été publiée dans les années 1990 et traitait des Khmers rouges et de la contrebande du bois en Thaïlande avec quelques allusions concernant l'implication d'officiels. En 2007, le rapport  ''Cambodia Family Tree'' dénonçait une élite accusée d'être responsable de l'exploitation abusive des ressources naturelles du pays. En 2009, l'ONG publiait le rapport ''The dangers for journalists who expose environmental issues" mettant en cause des proches du Premier ministre et d'autres hauts fonctionnaires du gouvernement, suscitant la fureur du frère du Premier ministre, Hun Neng qui avait alors vivement déconseillé aux membres de l'ONG de se rendre au Cambodge. En 2009, global Witness publiait ''Country for sale'', un rapport sur la corruption dans l'attribution des licences des ressources naturelles du Cambodge. En 2010, un autre rapport concernant le dragage du sable pour l'exportation vers Singapour était publié. Le rapport affirmait alors que le commerce était monopolisé par deux sénateurs cambodgiens importants entretenant des liens étroits avec le Premier ministre Hun Sen.

Avec la publication du rapport "Hostile Takeover" mettant en cause les implications de la famille du premier ministre dans de nombreux secteurs-clé de l'économie du Cambodge, un pas de plus est franchi dans l'hostilité entre l'ONG Global Witness et Hun Sen et ses proches. Toutefois, s'il est normal que les Cambodgiens aient droit à plus de transparence sur le patrimoine de leurs dirigeants et que des questions puissent se poser sur l'impressionnant réseau d'affaires de la famille, seuls quelques-uns se sont demandés pourquoi ce rapport intervenait en pleine période de tension politique entre le pouvoir et l’opposition. Sans faire de complotisme aigu, sans tirer de conclusions hâtives et sans prendre parti, peut-être est-il intéressant d'en savoir un peu plus sur cette ONG qui a provoqué des remous toute la semaine dans la presse locale et internationale avec la publication de ce dernier rapport....

Global Witness est une ONG internationale créée en 1993 dont la vocation est de dénoncer les liens entre l'exploitation des ressources naturelles, les conflits, la pauvreté, la corruption et les violations des droits de l'homme dans le monde entier. L'organisation a des bureaux à Londres et à Washington, D.C .Global Witness déclare ne pas avoir d'affiliation politique. Gillian Caldwell a rejoint l'organisation en tant que Directeur exécutif en Juillet 2015 et Mark Stephens (avocat) a été nommé président en Mars 2016.

La majorité du financement Global Witness vient de subventions accordées par des fondations, des gouvernements et des organismes de bienfaisance. L'un de leurs principaux bienfaiteurs est l'Open Society Institute, qui finance également Human Rights Watch. Ironiquement, le président de l'institut est George Soros, qui a été condamné en France pour délit d'initié en 2002. Global Witness reçoit aussi des fonds des gouvernements norvégien et britannique, de la Fondation Adessium, et d'Oxfam. l'Open Society Institute est aussi un organisme connu pour être la deuxième plus grosse ONG américaine, extrêmement puissante en terme de pouvoir de lobbying, et pour ses liens politiques avec l’establishment américain soucieux de préserver l'ordre social existant.

Patrick Alley, un des directeurs de Global Witness, avait rejeté en 2009, devant la presse britannique, les accusations concernant l'impossibilité d'être une ONG libre et neutre de toute influence avec tant de financements publics. ''...Aucun gouvernement ne nous a imposé de quelconques restrictions depuis que Global Witness existe...'', avait-il déclaré devant des journalistes assez dubitatifs...

Le revenu annuel de Global Witness se situe aux alentours de 3.850.000 livres sterling (4.985.750 dollars US). Sur ce total, environ 61% viennent de subventions provenant des fiducies et des fondations privées, 33% des gouvernements, 3% des organisations gouvernementales multilatérales, et 3% proviennent des intérêts des placements financiers. Global Witness affirme consacrer 75% de ses fonds sur les campagnes, 7% sur la communication et la collecte de fonds, et 18% pour son fonctionnement.

La publication du rapport-scandale serait-elle liée à des intérêts occidentaux soucieux d'exercer une influence sur le pouvoir en place alors en plein milieu d'une crise politique qui s'enlise? Personne n'est suffisamment dans le secret des dieux pour l'affirmer même si cette théorie séduit tous ceux qui sont méfiants vis-à-vis des rapports d'ONG émanant de puissances occidentales coutumières de ce type de processus. C'est d'ailleurs le système de défense brandi par le clan Hun Sen, fustigeant cette ONG et les deux journaux anglophones du Royaume, accusés de vouloir briser l'équilibre et la paix du royaume et de vouloir redonner du crédit aux deux dirigeants de l'opposition actuellement embourbés dans un feuilleton judiciaire. Le porte-parole du gouvernement Phay Siphan a déclaré que le rapport "Hostile Takeover" était sans surprise, ajoutant qu'il était fréquent et routinier pour Global Witness et son "système d'alliance" d'attaquer Hun Sen. Concernant la fortune de la famille Hun Sen, Phay Siphan a indiqué qu'il n'était pas interdit de faire des affaires pour la famille Hun Sen, à l'image de n'importe quelle autre famille cambodgienne. 

Les membres du parti de l'opposition ont pris une approche bien entendu différente et demandent à l'Unité Anti-Corruption d'enquêter sur les allégations soulevées dans le rapport :"...Il est du devoir de l'ACU d'enquêter..." a déclaré Eng Chhay Iang, député de l'opposition, exhortant toutes les institutions de l'Etat à mettre en œuvre pleinement leur devoir de rendre transparent tout ce qui peut affecter le bon fonctionnement de l'Etat." La directrice exécutive du Centre des Droits de l'Homme, Chak Sopheap a, quant à elle, déclaré à la presse locale que le peuple cambodgien méritait une explication, ajoutant également que le gouvernement devrait jouer la transparence plutôt que de parler de complot et de nier les accusations portées par l'ONG Global Witness et relayées par les deux principaux médias anglophones du Royaume.

Seul l'avenir pourra dévoiler la neutralité, l'intention, les dessous, les vérités ou inexactitudes concernant la croisade de Global Witness, dont le retentissement international a été assez impressionnant alors que plusieurs dizaines de grands médias relayaient le ''scoop'' à quelques heures d'intervalle. Alors que le Cambodge se trouve endeuillé aujourd'hui par le meurtre en pleine rue et en plein jour d'une de ses figures politiques, la tension risque malheureusement de monter d'un cran, tout comme une certaine confusion...Kem Ley, la victime, était un analyste politique très connu pour ses prises de position franches et critiques, vis-à-vis du pouvoir, mais aussi vis-à-vis du principal parti d'opposition...

Pays/territoire : Cambodia
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