mercredi 13 juillet 2016

Environnement : Le Mékong et la mort lente de ses eaux

Des millions de personnes vivant le long du fleuve Mékong risquent de faire face à un épuisement irréversible de leurs ressources alimentaires en raison de la construction de barrages et d'autres ouvrages détournant le cours naturel de ses eaux. La déforestation en amont le long des berges et les techniques d'exploitation des terres et de l'eau en aval du delta du Mékong du Vietnam constituent aussi des facteurs préoccupants supplémentaires à ce qu'on pourrait appeler une crise imminente.

Nam Theun 2, photographie ADB
Nam Theun 2 (Vietnam), photographie ADB
Le Mékong est le plus long fleuve d'Asie du Sud-Est, avec 60 à 70 millions de personnes qui en dépendent directement pour la nourriture, le commerce, l'irrigation, le transport et l'approvisionnement en eau potable. Mais la crise se développe lentement, attirant rarement l'attention des médias occidentaux traditionnels.

Ceci est dû en partie en raison d'un manque de transparence de la part des gouvernements régionaux et des développeurs de projets hydroélectriques en Chine, au Laos et au Cambodge. Il est difficile d'obtenir des données brutes sur les projets de barrage. Et, la Commission du Mékong (MRC), un organisme international censé aider à gérer et contenir les menaces sur le fleuve, se révèle trop peu efficace, en dehors de la production de rapports scientifiques. Les rapports ont été utiles pour sensibiliser les experts et les organisations non gouvernementales axées sur la protection de l’environnement, mais la MRC n'a pas le pouvoir de faire appliquer ses recommandations. En mai 2016, le Phnom Penh Post rapportait que les donateurs, frustrés, se détournaient de la MRC, en passe de perdre plus de la moitié de ses fonds et de ses employés.

Incidence au Laos et au Cambodge
Juste au sud des barrages chinois de la province du Yunnan, le Laos ressent déjà l'impact des structures hydroélectriques. Les pêcheurs laotiens se plaignent depuis plusieurs années des niveaux d'eau de plus en plus bas dans le Mékong et une d'une baisse significative de leurs prises. Cela est dû à la perte de poissons migrant vers le sud, bloqués et broyés par les turbines des barrages. Les barrages affectent également les sédiments nécessaires à l'enrichissement des sols dans le lit du fleuve, les lacs et les affluents en aval.

En ce qui concerne le Laos, l'exemple de la Chine n'a pas convaincu dans le bon sens : "...La construction en Chine de projets hydroélectriques sur la partie supérieure du fleuve Mékong ... a montré que le Laos pouvait, lui aussi, ignorer les protestations des pays en aval sur les effets négatifs des barrages...'', indique Brian Eyler, directeur adjoint du programme Asie du Sud-Est au Stimson Center à Washington, DC. Eyler déclare également que les développeurs hydroélectriques "...peuvent facilement contourner les lois environnementales et produire des études d'impact environnemental trompeuses...".

Embarcation dans le delta du Mékong. Photographie par Per-Olof Forsberg (CC)
Embarcation dans le delta du Mékong. Photographie par Per-Olof Forsberg (CC)
Eric Baran, un biologiste marin basé à Phnom Penh et travaillant pour l'Institut WorldFish, estime que 60% environ de la population au Laos et au Cambodge dépendent du poisson pour l'ensemble de leur consommation quotidienne de protéines. Les barrages sur le Mékong au Laos pourraient faire obstacle aux traditionnels schémas migratoires naturels de plus de cent-dix espèces de poissons, explique Baran.

Dans le nord-est du Cambodge, deux barrages sur la rivière Sesan, encore en construction, ont déjà contribué à réduire les captures de poissons des villageois dans la région. Cela a déclenché de vives protestations des villageois qui ont du aussi être déplacées en raison de l'inondation des villages en amont du barrage. Des milliers de personnes, dont beaucoup issues de groupes ethniques minoritaires, devraient perdre la plupart de leurs ressources halieutiques en raison du blocage de la route des poissons migrateurs du Mékong et de ses affluents.

Ian Baird, un expert sur l'impact des barrages, basé à à l'Université du Wisconsin, estime qu'au moins 78.000 personnes vivant au-dessus du site du barrage Sesan II risquent de perdre leur accès aux poissons migrateurs. Baird a déclaré à Radio Free Asia que, sur une plus grande échelle "...des centaines de milliers de personnes, voire des millions, risquent d'être affectées au Cambodge, au Vietnam, ainsi qu'au Laos et en Thaïlande, car les migrations de poissons y sont déjà affectées..."

Le rôle de la Thaïlande est parfois négligé dans le développement des barrages du Mékong. Les entreprises chinoises, malaisiennes et thaïlandaises sont pourtant les principaux développeurs des barrages au Laos. Et les banques thaïlandaises financent certains de ces projets.

Le delta du Mékong
Dans le delta du Mékong au Vietnam, les effets combinés de la sécheresse, du changement climatique, des effets du phénomène El Nino, et l'impact des barrages chinois en amont ont des conséquences dévastatrices sur les cultures de riz. Le Delta, qui abrite vingt-deux millions de personnes, est l'une des principales régions exportatrices de riz dans le monde. La politique du gouvernement vietnamien "Rice First - Riz d'abord" , instaurée au milieu des années 1970 et qui encourageait les agriculteurs à produire trois récoltes de riz par an s'est avéré contre-productive. Les agriculteurs se plaignent, eux, que les barrages aient considérablement réduit la quantité de limon et de sédiments dans le Delta.

Riziculture dans le delta du Mékong. Photographie Pierre Doyen (CC)
Riziculture dans le delta du Mékong. Photographie Pierre Doyen (CC)
Le limon est un élément naturel qui a aidé à former le delta du Mékong durant des milliers d'années. La perte de limon et de l'élévation du niveau de la mer ont favorisé l'arrivée d'eau salée pour atteindre près de 72 kilomètres à l’intérieur du Delta, ce qui rend la riziculture quasi-impossible. Certains agriculteurs se sont adaptés en élevant des crevettes dans l'eau saumâtre mais cela ne comble pas les manque à gagner. Une réduction des exportations de riz a entraîné une baisse significative des revenus des agriculteurs du Delta.

La prochaine étape pour le Mékong?
Sur une note plus positive, Richard Cronin et Courtney Weatherby ont fait valoir dans un rapport du Stimson Center publié en Octobre de l'année dernière qu'une combinaison de facteurs pourrait éventuellement conduire à moins de constructions et de projets de barrages. Ces facteurs comprennent : "...la hausse des risques politiques et financiers et l'évolution des prix mondiaux de l'énergie..." ainsi qu'un "...nouvel intérêt des gouvernements et des institutions donateurs pour identifier des alternatives aux barrages traditionnels destructeurs ...". Les auteurs du rapport précisent : "...Une nouvelle opportunité s'ouvre pour le Laos pour reconsidérer son engagement actuel sur les neufs projets de barrages prévus sur le Mékong...''. Le gouvernement laotien entend jusque là utiliser son énergie hydroélectrique pour les exportations d'électricité vers d'autres pays, comme la Thaïlande et le Cambodge. Son objectif dévoilé est de devenir la ''batterie de l'Asie du Sud-Est" en raison de sa position stratégique en aval de ses voisins de la péninsule indochinoise.

Mais une étude préliminaire de la Banque de développement asiatique (ADB) a constaté que si le Laos pouvait mettre à niveau ses barrages déjà existants sur les affluents du Mékong et les relier à un réseau national, le pays aurait des revenus à court terme mais ne pourrait anticiper les problèmes liés à la disponibilité de l'eau dépendant maintenant en grande partie des barrages chinois. Il est même envisagé, dans les années à venir, de sérieuses altérations dans le flux du Mékong en provenance de Chine alors que celui-ci est devenu la source la plus importante en approvisionnement d'eau de la région.
Dan Southerland RFA - Traduction - synthèse Christophe Gargiulo
Avec l'aimable autorisation de RFA.

Pays/territoire : Mekong River
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