mardi 28 juin 2016

Dossier - Politique - Cambodge : Là où Sam Rainsy n’est pas, Sokha reste

En dépit de son retour autorisé pour légitimer les élections en 2008 et 2013, le chef de l’opposition, Sam Rainsy, n’a vécu dans le pays que la moitié de ces dix dernières années. C’est une vérité douloureuse pour lui-même. Il ne s’est écoulé que six jours entre sa dernière fuite du pays le 16 novembre 2015 pour éviter une arrestation et sa comparaison entre son combat et celui d’Aung San Suu Kyi, leader de la démocratie birmane qui a enduré quinze ans d’assignation à résidence plutôt que de fuir. Mais ce jour où M. Rainsy s’est de nouveau exilé, le porte-parole du parti au pouvoir, le Parti du peuple cambodgien (PPC), Sok Eysan, a eu cette réaction : « Il ne peut se targuer d’être l’égal d’Aung San Suu Kyi. Pour être comme elle, il devrait faire vingt ans de prison. En d’autres termes, c’est un lâche. »

. Photo : Maina Kiai. Meeting en fév. 2014, avec les députés de l’opposition, Kem Sokha et Mu Sochua.
Aujourd’hui, la décision de Sam Rainsy de fuir en France contraste de manière saisissante avec le refus du chef adjoint de l’opposition, Kem Sokha, de céder au PPC après une tentative de la police pour l’arrêter la semaine dernière, au motif qu’il ne s’était pas présenté au tribunal pour un interrogatoire. Kem Sokha a échappé à cette tentative d’arrestation et n’a fait aucun secret de son refuge, terré dans le quartier général du Parti du Sauvetage national du Cambodge (CNRP), à Phnom Penh. Il a l’appui de son parti qui promet des manifestations de masse dans la capitale si le gouvernement met à exécution ses menaces d’arrestation.

Un député CNRP, Eng Chhay Eang, rassure les sympathisants qui montent la garde à l’extérieur du quartier général du parti : « Il n’a peur de rien. Il n’y a rien à craindre car Kem Sokha ne bougera pas ».

Cependant, selon Sam Rainsy, c’est Eng Chhay Eang lui-même qui l’a convaincu de ne pas retourner au Cambodge, de peur que le parti au pouvoir ne profite des protestations qui s’ensuivraient pour repousser des élections cruciales. Le 16 novembre, d’après Sam Rainsy, Eng Chhay Eang a animé une réunion de députés qui « s’est terminée par la recommandation unanime de repousser le retour de Sam Rainsy, étant donné les possibles violences que des membres du PPC créeraient dès l’atterrissage de son avion. » Pour défendre sa décision, Sam Rainsy a posé la question dans un éditorial en mai dernier :

« Qu’aurait décidé un autre chef d’opposition cambodgien sur son retour, dans de telles circonstances, s’il prétend être responsable ? »

Dans un email du 1er juin, Sam Rainsy a ajouté que toutes les décisions majeures du parti, telles que la réponse à apporter à des menaces contre lui et Kem Sokha, étaient approuvées par les deux leaders. « Depuis la formation de notre parti en 2012, Kem Sokha et moi avons toujours pris ensemble les décisions importantes, et nous continuerons à procéder ainsi pour préserver son futur et assurer son succès. »

Kem Sokha ne donne actuellement pas d’interviews et Kem Monovithya, sa fille, directrice adjointe des affaires publiques du CNRP, n’a répondu à aucune sollicitation de commentaires sur le présent état d’esprit de son père. D’autres députés du CNRP ont été réticents à commenter les approches divergentes de leurs chefs face aux menaces d’arrestation, à l’instar du député Son Chhay :

« Je ne veux pas faire de commentaire à leur place. Ils ont différentes manières de gérer la situation, et je ne suis pas en position de juger laquelle est la meilleure ». Deux des députés de Sam Rainsy sont aujourd’hui sous les barreaux. Le député Um Sam An a été arrêté à son retour des États-Unis en avril 2016, pendant que le sénateur Hong Sok Hour est en prison depuis août 2015, tous deux pour des messages postés sur Facebook.

Ce n’est pas la première fois que Sam Rainsy reste à l’étranger pendant que d’autres personnes du parti d’opposition sont emprisonnées. En août 2005, le député d’opposition Cheam Channy avait été condamné à sept ans de prison pour sédition, pour avoir soi-disant essayé de monter une armée personnelle. Quatre mois plus tard, Sam Rainsy avait été déclaré coupable de diffamation contre Hun Sen et de nouveau fui vers la France, y demeurant le temps de négocier un accord pour retourner au Cambodge librement.

Le même mois, un certain nombre de membres de la société civile avaient également été mis sous les verrous alors que le gouvernement intensifiait sa répression. Kem Sokha, directeur à cette époque d’une ONG connue, était parmi eux. Il avait été mis en prison après des poursuites de M. Hun Sen l’accusant de diffamation, à propos d’une banderole qu’il brandissait lors d’une manifestation pour les droits de l’homme. Il est resté emprisonné jusqu’en janvier 2006.

But Buntenh, moine connu pour sa grande franchise, à la tête du Réseau monastique indépendant pour la Justice sociale, a confirmé que Sam Rainsy et Kem Sokha avaient toujours suivi des approches différentes pour s’opposer au gouvernement de M. Hun Sen. « Sam Rainsy est dans l’arène politique depuis longtemps, il ne veut pas être arrêté sans en retirer de bénéfice. J’ai entendu Sam Rainsy dire qu’il ne voyait aucun sens à être en prison car il ne pourrait rien faire. Kem Sokha a une personnalité et des idées différentes. Il croit que sans sacrifices, il n’y aura pas de changement. Il est totalement engagé. Si le gouvernement veut l’arrêter, il l’accepte. »

Le PPC a des façons de penser tenaces qui ne sont pas étrangères à Kem Sokha, qui a été au service de son régime post-Khmers rouges comme fonctionnaire municipal à Phnom Penh. Il est plus tard devenu membre clandestin du mouvement de résistance de l’ancien Premier ministre Son Sann. Son Soubert, fils de Son Sann et membre éminent de l’opposition, en conclut que Kem Sokha et Sam Rainsy avaient pris les bonnes décisions à partir de leurs points forts.

« Kem Sokha est plus une figure de l’intérieur et Sam Rainsy est connu internationalement, il est donc bon qu’ils se partagent ces responsabilités. L’un peut aller à l’étranger dénoncer la dictature qui règne au Cambodge et la manière dont le gouvernement veut éviter les élections municipales et législatives, tandis que l’autre peut lutter dans le pays.  « Au final, le gouvernement de M. Hun Sen ne souhaiterait rien de mieux que de voir Kem Sokha imiter Sam Rainsy dans ses stratégies et fuir face aux menaces d’arrestation. En réalité, si Kem Sokha partait du pays, s’il fuyait la pression politique, le PPC serait ravi, car c’est le scénario qu’il souhaite. C’est leur jeu et Kem Sokha le connaît très bien. C’est pour cela qu’il est là. »

Avec l'aimable autorisation d'AlterAsia
Traduction : Marine Métadier
Auteurs : Alex Willemyns et Sek Odom Where Rainsy Would Not, Sokha Stands Up
Photo : Maina Kiai. Meeting en fév. 2014, avec les députés de l’opposition, Kem Sokha et Mu Sochua.
Pays/territoire : Cambodia
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