vendredi 1 avril 2016

Mékong - Dossier : Ces barrages qui assèchent le Cambodge et le Vietnam


Alors que le Vietnam souffre de la pire sécheresse depuis près d'un siècle et que le Cambodge fait face à une pénurie d'eau qui pourrait compromettre les moyens de subsistance de 1,5 millions de personnes, les débats sont relancés au sujet des méga barrages construits le long du Mékong. Autrefois l'un des derniers grands fleuves sans infrastructures hydro-électriques, le Mékong pourrait bien devenir l'un des fleuves les plus endigués en Asie. En 2030, pas moins de soixante-dix barrages devraient devenir opérationnels. Ces projets sont censés apporter de nouvelles sources de richesse vers les pays en amont tels la Chine et le Laos, ce dernier visant clairement à devenir la ''batterie de l'Asie du Sud-Est'' en devenant le principal fournisseur d'électricité. Cependant, le Centre international pour la gestion de l'environnement estime que les infrastructures hydro-électriques entraîneront une perte irréversible des actifs environnementaux, sociaux et économiques.

Pêcheur laotien sur le Mékong. Photo par Akuppa John Wigham (CC)
Les pays les plus touchés seront le Cambodge et le Vietnam, car leurs économies sont étroitement liées au fleuve. La pêche dans le Mékong représentent 12% du PIB du Cambodge et fournit à sa population une source nutritive vitale. La partie vietnamienne du delta du Mékong, la région Cuu Long, représente 33%t du secteur agricole du Vietnam et 90 pour cent de ses exportations de riz. Le rapport d'évaluation environnementale stratégique pour la Commission du Mékong (MRC) montre que les effets des barrages hydroélectriques traditionnels sur ces secteurs seront dévastateurs. Toutefois, tenter d’empêcher la construction de barrages dans les pays supérieurs serait une vaste utopie. Pour un pays pauvre et enclavé comme le Laos, le développement de l'hydroélectricité est un moyen de sortir de la pauvreté. La MRC estime ainsi que le Laos pourrait recevoir 70% pour cent des recettes d'exportation (2,6 milliards US $ par an) générées par les barrages traditionnels lorsqu'ils seront tous opérationnels. En outre, la Chine, un mastodonte avide d'énergie, a cruellement besoin d'électricité pour son propre développement.

La vie dans le Delta du Mékong. Photo par Malingering (CC)
Le Cambodge et le Vietnam ont aussi leurs propres barrages hydroélectriques sur le Mékong, à la fois sur le fleuve principal (Cambodge) et sur les affluents majeurs (Vietnam), ce qui compromet quelque peu leur position vis-à-vis la Chine et du Laos qui créent leurs propres barrages sans concertation réelle avec leurs petits voisins. La controverse entourant les barrages hydroélectriques du Mékong devient alors encore plus complexe avec l'absence de mécanismes efficaces de coopération régionale de l'eau. À l'heure actuelle, le mécanisme de coopération le plus connu reste l'Accord du Mékong, qui a été signé par le Vietnam, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge en 1995. Toutefois, l'accord n'est pas parvenu à convaincre la Chine pourtant le partenaire le plus stratégique. En outre, son organisation de mise en œuvre, la MRC, ne peut être décrit comme un organisme consultatif technique. La MRC peut conseiller les gouvernements, mais n'a pas de pouvoir d'exécution. Il est facile de comprendre comment la MRC a échoué à plusieurs reprises dans ses négociations avec le Laos pour tenter de réguler ses plans de développement hydroélectrique.

Développement hydroélectrique. Photo par Mingjia Zhou (CC)
Au milieu de la récente crise de l'eau dans les pays du Mékong inférieurs, la Chine a proposé de libérer l'eau dans la centrale hydroélectrique Jinghong dans la province du Yunnan du 15 Mars au 10 Avril à la demande du Vietnam. Cela indique la volonté de la Chine de faire avancer la coopération avec d'autres pays du Mékong. En outre, cela donne quelque espoir pour le fonctionnement du nouveau mécanisme Lancang-Mékong coopération (LMC), que la Chine a lancé en 2015. La LMC est un programme ambitieux qui couvre cinq domaines stratégiques d'expansion: la connectivité, la capacité de production, la coopération économique transfrontalière, les ressources en eau, l'agriculture et lutte contre la pauvreté. Pourtant, on peut se demander si l'ambition de la LMC pourra être réalisée sans réel code de conduite. Même le nom de l'initiative a été la source de nombreux débats: devraient Lancang (nom de la rivière en Chine) ou Mékong venir en premier? L'absence de règles contraignantes et l'absence d'accord de la Chine sur d'autres programmes liés au Mékong paralysent également d'autres mécanismes, tels que la ''Lower Mekong Initiative'' promue par les Etats-Unis et le programme Coopération Japon-Mékong.

Développement hydroélectrique de Nam Theun, Laos. Photo ADB
Deux mesures devraient être prises d'urgence pour aider à résoudre le dilemme du Mékong. Tout d'abord, les quatre signataires de la MRC devraient préciser les règles de l'Accord du Mékong et atteindre un consensus sur le respect de ces régles. Bien que le traité ne soit pas juridiquement contraignant, il est le seul accord régional avec une charte claire qui peut être utilisé comme un code de conduite pour les signataires. À ce jour, aucun pays, même le Laos, n'a défié l'accord. Au contraire, les pays ont exploité ses termes encore trop vagues pour défendre leurs intérêts. Après cette étape, les signataires d'Asie du Sud seront en position de force pour négocier avec la Chine, et dans une certaine mesure avec le Myanmar, dans la LMC. Deuxièmement, les pays du Mékong devraient être appelés à adhérer à la ''UN Watercourse Convention''. Ce cadre internationalement reconnu et accepté avec des règles et des obligations claires, se révélera aussi et probablement efficace pour résoudre les problèmes de la coopération au sein du Mékong. À l'heure actuelle, seul le Vietnam a signé la convention...

Face à un avenir pauvre en eau, les mécanismes de gestion pour les rivières transfrontalières telles que le Mékong sont une nécessité d'urgence. Les pays concernés devront être prêts à faire des concessions raisonnables et à se mettre d'accord sur un cadre de gestion favorisant l'intégration économique régionale.
Source EA Forum

Pays/territoire : Asia
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