jeudi 28 avril 2016

Environnement - Cambodge : comment le gouvernement va-t-il protéger davantage de forêts?

Début avril, le ministère de l’Environnement cambodgien a annoncé vouloir créer près d’un million d’hectares supplémentaires de forêts à protéger d’ici à la fin de l’année. Une augmentation qui gonflerait le portefeuille de l’agence chargée de cette protection de près d’un tiers de terres supplémentaire. Problème : celle-ci a déjà du mal à gérer les 3,2 millions d’hectares sous sa responsabilité. Les organisations de protection de l’environnement et les défenseurs des droits de l’homme saluent le projet du gouvernement visant à créer cinq nouvelles forêts protégées. Toutefois, elles reconnaissent que la réussite de ce projet suppose un niveau d’implication dans la conservation et de coopération avec les partenaires dont le gouvernement a rarement fait preuve. 

Prey_Lang_Foret_Cambodge
Photo : Prey Lang Community Network
Global Witness, une organisation de protection de l’environnement basée à Londres, qui a mis à jour ces dernières années un vaste réseau d’exploitation forestière illégale au Cambodge avec des liens jusque dans les plus hautes sphères du gouvernement, a qualifié cette annonce de « premier pas décisif » dans le combat contre la déforestation du pays. Pour Josie Cohen, l’une des responsables de l’organisation : « Les forêts du Cambodge ont disparu plus rapidement que dans tout autre pays sur terre, détruites au profit du commerce du bois, des cultures et des minéraux qui ont fait la fortune d’une petite élite. « Si elle est promulguée, cette mesure pour mettre fin à la déforestation pourrait représenter la plus importante réforme forestière depuis dix ans. Mais elle nécessitera des efforts concertés de la part du gouvernement pour en finir avec la corruption et le règne de l’illégalité qui minent depuis longtemps le secteur forestier du Cambodge et sont responsables de l’échec de toutes les tentatives précédentes pour sauver ses forêts. »

Le ministère de l’Environnement a fait savoir que les limites des cinq nouvelles forêts à protéger n’avaient pas encore été tracées mais qu’elles couvriraient un total de 950 000 hectares. Il prévoit d’organiser un atelier avec les ONG dans le courant du mois d’avril pour qu’elles aident à finaliser le projet. La pièce maîtresse du dispositif sera Prey Lang qui, avec quelque 650 000 hectares, est la plus grande forêt de feuillus des basses terres d’Asie du Sud-Est et qui, depuis des années, constitue un foyer privilégié pour la déforestation illégale. Les premiers projets visant à en faire une zone protégée remontent à plus de dix ans mais ils semblent avoir été enterrés il y a des années. Même si seuls 400 000 hectares de Prey Lang sont destinés à avoir un statut protégé, la nouvelle a été applaudie par les communautés locales et les organisations de protection de l’environnement. Toutefois, le statut de zone protégée n’a été que de peu d’utilité pour de nombreuses forêts cambodgiennes.

Un statut de ‘zone protégée’ qui demeure obsolète
Selon les données des satellites américains analysées par des chercheurs de l’université du Maryland, le Cambodge a souffert de l’un des plus hauts taux de déforestation du monde entre 2000 et 2003 et a connu l’accélération la plus rapide de la perte du couvert forestier du monde à la même période. Les mêmes données, analysées par l’organisation de défense des droits de l’homme, Licadho, montrent que les taux nationaux de disparition de la forêt et ceux à l’intérieur des 3,2 millions d’hectares de zones protégées par le ministère de l’Environnement sont à peu près les mêmes – 14,6% contre 12,2% – et que le fossé s’est réduit avec le temps. Cela signifie que les forêts que le ministère était chargé de protéger n’avaient pas plus de chances de survie que les autres. La loi sur les zones protégées exige que ces zones soient divisées entre les parties qui peuvent et celles qui ne peuvent pas faire l’objet d’un développement durable. Toutefois, huit ans après l’entrée en vigueur de la loi, aucune des zones protégées n’avait de carte indiquant cette division, ce qui a entraîné des développements destructeurs au cœur même des forêts.

La directrice de Licadho, Naly Pilorge, a qualifié le projet de protection de cinq nouvelles forêts de « mesure positive » qui couvrira l’essentiel de ce qui subsiste de forêt à feuilles persistantes des basses terres du Cambodge : « Cela dit, comme l’analyse de l’université du Maryland sur la déforestation l’a montré, la protection d’une zone sur le papier est impuissante à combattre la déforestation si l’annonce ne s’accompagne pas de mesures effectives sur le terrain pour organiser la surveillance et la répression des crimes forestiers. » L’un des premiers obstacles que le ministère aura à surmonter, selon la Licadho, est le manque chronique de main-d’œuvre. Certains défenseurs de l’environnement pensent que le gouvernement devrait réduire la taille des zones protégées – abandonnant ce qui a déjà été perdu et se concentrant sur le plus important – plutôt que de les élargir. Dans un entretien, l’année dernière, le porte-parole du ministère, Sao Sopheap admettait manquer cruellement de personnel avec seulement 900 gardes forestiers environ pour patrouiller 3,2 millions d’hectares. C’est à peu près un garde forestier pour 35 km2. « Alors vous imaginez. » Selon Global Witness, le ministère aura besoin de soutien politique au plus haut niveau de l’État et de ressources financières pour donner une réalité au statut protégé des cinq forêts. Il recommande également une supervision non-gouvernementale pour lutter contre la corruption. Le dernier point s’est révélé particulièrement épineux pour le gouvernement. Global Witness a été le contôleur indépendant officiel des forêts du Cambodge jusqu’à ce que le gouvernement l’écarte en 2003 après une série de rapports critiques ; le personnel a carrément été banni du pays en 2005. Une organisation française a pris sa place après 2003 mais l’arrangement n’a pas duré longtemps et le gouvernement n’a pas eu d’instance indépendante de contrôle des forêts depuis.

En accord avec la Licadho, Global Witness a recommandé au gouvernement de laisser les communautés locales, qui dépendent des forêts pressenties pour le projet, de participer à leur surveillance, comme certains le font déjà de leur propre initiative – parfois à leurs risques et périls. Le mois dernier, une femme appartenant au Réseau de la Communauté de Prey Lang a été attaquée dans son sommeil lors d’une patrouille de nuit et hospitalisée avec une blessure au couteau à la jambe. Bien que son agresseur se soit enfui sans être vu, le réseau soupçonne l’un des nombreux bûcherons illégaux qui opèrent dans la zone. Chut Wutty, un défenseur de l’environnement de premier plan, qui a contribué à la mise en place des patrouilles de la communauté de Prey Lang, a été abattu par les forces de sécurité en 2012 alors qu’il enquêtait sur la déforestation illégale dans l’ouest des Monts des Cardamomes dans des circonstances qui n’ont toujours pas été élucidées.

Reconnaissance du rôle des communautés pour la protection de la forêt
Le gouvernement se déclare prêt à travailler avec les communautés. Lorsqu’il a annoncé cette décision surprise de faire de Prey Lang une forêt protégée la semaine dernière, le Premier Ministre Hun Sen lui-même a invité les organisations de bénévoles à joindre leurs forces à celles des autorités. Le réseau a accueilli cette invitation avec un optimisme prudent et a insisté sur le fait que son engagement serait critique. Pour Mun Leang, un représentant du réseau : « Le gouvernement a intérêt à travailler avec les communautés locales pour protéger la forêt parce qu’il ne peut pas protéger Prey Lang tout seul. Le gouvernement ne peut pas faire mieux [que nous] parce les communautés locales dépendent de la forêt – les communautés locales sont le sang de la forêt. Le gouvernement s’y est pris un peu tard pour faire de Prey Lang une forêt protégée, mais il n’est jamais trop tard. » Travailler avec les communautés locales aidera aussi le gouvernement à renforcer ses effectifs reconnus comme insuffisants. Dans un entretien cette semaine, M. Sopheap, son porte-parole, a déclaré que le ministère voulait plus de gardes forestiers mais ne s’en était vu attribuer aucun – pas même par le ministère de l’Agriculture, dont l’Administration forestière aura un million d’hectares en moins à gérer après avoir confié ses propres zones protégées au ministère de l’Environnement : « Nous aimerions en avoir plus et nous allons faire part de nos besoins au gouvernement ».

Le ministère bénéficie aussi de l’aide des ONG qui forment et équipent ses gardes forestiers et des donateurs qui les financent. La Société pour la conservation de la vie sauvage a elle aussi entraîné et équipé les gardes forestiers du gouvernement dans le nord de la province de Preah Vihear où se trouvent la Réserve de la faune du Kulen Promtep et la forêt protégée de Preah Vihear. Elle a également fait du lobbying pour transformer la forêt de Preah Roka, située entre les deux, en zone protégée. Mais elle a vu ses efforts subir un coup d’arrêt après qu’un garde forestier de l’administration des forêts et un officier de la police du district ont été abattus lors d’une patrouille de nuit dans cette forêt en novembre ; des bûcherons illégaux, suspectés du crime, ont été arrêtés mais n’ont toujours pas été inculpés. Preah Roka est maintenant l’une des cinq forêts qui s’apprête à recevoir le statut de zone protégée à la fin de l’année. Pour Ross Sinclair, le directeur de WCS pour le Cambodge : « C’est vraiment une partie critique de la zone de corridor, donc nous sommes ravis ». Selon lui, les cinq forêts faisaient partie d’un effort concerté pour créer de tels corridors afin que la faune menacée ou en voie d’extinction du pays puisse circuler sans danger entre les zones protégées déjà existantes. Donner à ces corridors un statut protégé obligerait également le gouvernement à augmenter les patrouilles sur place et à trouver des fonds pour les financer. Et tandis qu’aucun ordre n’a été donné pour des transferts de personnel entre ministères, M. Sinclair a révélé que le ministère de l’Environnement avait invité les gardes de l’administration des forêts et de la pêche du ministère de l’Agriculture à rejoindre son ministère et que le ministère de l’Agriculture avait fait savoir à ses employés qu’ils ne perdraient rien en termes de salaire ou d’avancement s’ils le faisaient.

« Je pense donc que le ministère de l’Environnement fait tout ce qu’il peut pour attirer plus de personnel et que le ministère de l’Agriculture ne fait rien pour l’en empêcher, ce qui est très encourageant ». M. Sinclair a également déclaré qu’il pensait que la gestion des zones protégées par le ministère de l’Environnement était en train d’entrer dans une nouvelle phase pour le meilleur : « Même si le tableau historique n’est pas particulièrement rose, je pense qu’il y a des signes prouvant qu’ils sont en train d’essayer de faire mieux. Mais je comprends qu’il puisse y avoir un certain scepticisme. »

Avec l'aimable autorisation d'AlterAsia
Traduction : Hélène Poitevin
Source /The Cambodia Daily : New Protected Forests Test Overstretched Ministry


Pays/territoire : Cambodia
Enregistrer un commentaire