samedi 13 février 2016

Exposition - Interview : Les crépuscules de Dom Shanti

Dans une exposition qui se veut un dernier hommage au Cambodge, qu'il quittera dans quelques mois, l'artiste français Dominique Tricoire, aka Dom Shanti, livre au FCC Mansion à Phnom Penh un travail fort, contrasté, et souvent lourd de symboles. Chant du cygne, fin ou crépuscule de notre civilisation, l'artiste dévoile ses intentions, sa démarche, sa vision d'un monde bousculé par une perte des valeurs, un trop plein de technologie et une dérive vers l'excès. Quant aux paradoxes et alternatives de la course de l'homme vers une fin possible ou probable, le peintre généreux et atypique apporte dans ses peintures des réponses plutôt subtiles, qui peuvent, aussi et parfois, sembler effrayantes dans leur illustration post-apocalyptique. Pourtant, il donne à chacun d'entre nous une réelle liberté d'interprétation. Entretien et explications :

Dominique Tricoire face à ses œuvres
Pour ceux qui ne vous connaissent pas ou peu, quelles sont les raisons qui vous ont amené au Cambodge il y  a quatre ans ?
J'étais déjà venu au Cambodge au tout début des années 2000, c'était évidemment bien différend du Cambodge d'aujourd'hui. C'est le  hasard d'une rencontre qui m'a fait revenir en 2012. J'étais assis à la terrasse d'un café à Belleville, je revenais d'un séjour au Mexique où j'avais passé du temps dans les montagnes avec des chamanes et je me posais alors quelques questions quant à mon avenir, je ne savais pas vraiment si je devais continuer dans mon business de décorateur ou tenter une autre aventure. Dans ce café, j'ai donc croisé cet ami que je n'avais pas vu depuis cinq ans, Pierre Antoine de La Gorce, qui m'a interpellé sur la possibilité de revenir à la peinture. Il m'a proposé de m'aider si je recommençais à peindre et m'a offert deux alternatives : l'Allemagne ou le Cambodge. 

Pourquoi le choix du Cambodge ?
Aller travailler à Berlin n'aurait pas été une coupure franche et je souhaitais vivre quelque chose de vraiment différent, provoquer une rupture avec la passé pour me réinventer comme peintre et sortir d'un confort un peu bourgeois. Le Cambodge était donc le pays parfait pour cela, je suis venu m'installer avec ma compagne et je ne le regrette pas du tout. J'avais également rencontré un moine bouddhiste à Paris qui m'avait raconté alors m'avoir connu dans une vie antérieure. Cela pourra en faire sourire certains, mais pour moi ce fut un signe particulièrement important dans mon choix de revenir au Cambodge.

Dominique Tricoire : Revenir au Cambodge pour me réinventer comme peintre
Pourquoi cette exposition au FCC ?
Dès que j'ai découvert cette maison, je me suis forcément promis qu'un jour j'exposerais dans cet endroit fort. C'est un bâtiment qui illustre aussi parfaitement le thème de cette dernière exposition qui est ma façon de dire au revoir au Cambodge car je partirai dans quelques mois.

Justement, donnez-nous un peu plus de détails sur votre démarche, sur le thème de cette exposition.
C'est une exposition qui propose deux visions du monde. C'est une interrogation profonde sur le monde dans lequel nous vivons. D'un coté je propose une vision des villes, déshumanisée et apocalyptique, le résultat d'un ''suicide de l'homme''. Je crois que notre façon de vivre et notre empressement à mettre notre environnement naturel à genoux pour construire et construire encore des villes sans âme risquent de nous perdre et annoncent probablement la fin d'une civilisation. Avec ces villes éphémères, l'homme a perdu le sens du sacré et la possibilité de se retrouver. Mais, face aux illustrations que je propose, la symbolique n'est pas linéaire. En regardant ces peintures des villes en perdition, chacun est libre de laisser courir son imagination autour de ce message visuel.

L'artiste et deux visions du monde
De l'autre coté, je propose une vision des temples, plus sereine et plus rassurante car le temple est un élément de nature à raviver notre coté sacré que nous avons tendance à déserter. Ma vision du sacré est très vaste, et pas forcément religieuse. A mon sens, le sacré est la part de chacun d'entre nous qui va nous ramener vers notre nature profonde et nous reconnecter avec le sens qu'il faut donner à la vie. Le sacré peut être un souvenir, un endroit que nous aimons, un point d'ancrage, un voyage...Pour moi, il faut reprendre conscience de la beauté du monde et des opportunités qu'il nous donne d'aimer, de vivre et d'admirer le beau. Les temples sont bien sûr des endroits très forts et chargés de symboles et d'émotion. Ils représentent la beauté, le temps qui passe, un peu comme une archive, une mémoire d'un cycle, d'une civilisation. Mais, à l'image de ma vision des villes, c'est une interprétation libre de nuances. L'important pour moi était de montrer une dualité, un antagonisme, une alternative.

Avec ce type d'exposition à ou vous cherchez à interpeller le public sur un thème fort, quelle a été la réaction du public cambodgien ?
Surprenante...un groupe de jeunes étudiants est venu et il était à craindre que ce type d'art, auquel ils sont probablement peu habitués, les laisserait relativement indifférents, non...beaucoup d'entre eux ont pris le temps de s'attacher à comprendre cette exposition. Ils ont posé des questions pertinentes et bon nombre d'entre eux sont restés de longues minutes devant certains tableaux, ce fut donc positif.

Oeuvre de Dominique Tricoire
Le temps qui passe, la fin d'une civilisation, le chant du cygne...des références qui ne sont pas du domaine de la peinture... il y a probablement d'autres influences chez Dominique Tricoire...
Forcément, j'aime la littérature et la poésie, Baudelaire, Proust, Céline dans ses premières œuvres. J'adore le jazz mais aussi la musique underground, le cinéma étranger des années 70... Il y a probablement quelque part une inspiration dans ma façon de travailler. Peut-être, par exemple, il y a-t-il une similitude entre mes toiles, qui demandent du temps dans leur approche, avec un certain cinéma très lent, contemplatif, à l'image d'un Tarkovsky, auteur russe avec une démarche très visuelle et peu conventionnelle. J'ai aussi fait un séjour en Syrie il y a quelque temps, et, il est probable que ma vision des villes ait pu être influencée par mon séjour là-bas et il est facile de deviner pourquoi...

La fin des villes selon Dominique Tricoire
Vous offrez, avec les temples et leur symbolique, une alternative à la fin des villes, n'est-il pas trop tard ?
Non, je ne suis pas quelqu'un de pessimiste. L'homme est capable de redonner du sens aux choses, de regarder l'autre à nouveau, de cesser enfin de gaspiller son énergie dans le futile. L'homme doit se réapproprier ses rêves. Nous assistons peut-être à la fin d'un cycle; c'est arrivé plusieurs fois dans l'histoire, mais ce n'est pas la fin de l'humanité. C'est en tout cas ce que j'essaye de montrer à travers mon art.

Il y a deux portraits dans votre exposition, quel est le rapport avec la fin d'une civilisation ?
Aucun...c'est un hommage à un ami disparu, c'est le privilège de l'art que de pouvoir offrir quelque chose d'original et de très personnel à quelqu'un que vous aimiez et qui s'en est allé.

Portraits en hommage à un ami
Que retenir de votre séjour au Cambodge ?
Je suis revenu pour les raisons expliquées plus haut, mais aussi pour le challenge, pour m'épanouir et réaliser quelque chose en repartant de zéro. je pense y être parvenu et cette dernière exposition, entre autres, est aussi l'illustration de la possibilité d'aller au bout de ses rêves. Je voulais exposer dans ce bâtiment, je voulais une exposition forte dans laquelle je mettrais toute ma passion d'artiste, et je l'ai fait.

 Je voulais exposer dans ce bâtiment et une exposition forte, je l'ai fait.
L'exposition ''Le Chant du cygne, la fin d'une civilisation'' est encore visible au FCC Mansion à Phnom Penh jusqu'au 17 février 2016. A découvrir ou redécouvrir, de préférence à la tombée de la nuit pour apprécier un peu mieux les contrastes de cette exposition vraiment pas comme les autres.
Pays/territoire : Phnom Penh 12000, Cambodia
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