vendredi 15 janvier 2016

Rencontre : Alexis de Suremain, homme de projets

Alexis de Suremain est un entrepreneur relativement discret.  Sûr, ces projets et réussites parlent pour lui. Il est l'homme de La Plantation, du Pavilion, du Blue Lime, de la Chinese House, et d'une autre bonne demi-douzaine d'établissements en vue dans la capitale, à Siem Reap...etc. Mais Alexis est aussi l'initiateur d'un projet qui fait beaucoup parler en ce moment :  The Boat, ou l'histoire de la transformation d'un vieux bateau en espace de vie et de culture. Entre deux lectures de ces centaines d'emails quotidiens, Alexis de Suremain parle de ce projet mais aussi de son travail, pas tout-à-fait comme les autres...Entretien :

Beaucoup de gens vous connaissent comme un entrepreneur très actif dans le domaine de l’hôtellerie / services, souvent axé sur le culturel. Pouvez-nous parler un peu de votre vie avant le Cambodge et les conditions de votre installation ?

De 1996 à 2002, j'étais Chef de projet chez Pharmaciens Sans Frontières en Asie Centrale. Ma première rencontre avec le Cambodge fut en 2002. J'y suis venu avec mon épouse et mes enfants. Curieusement, mon premier contact avec le pays n'a pas été très concluant, je me sentais beaucoup moins à l'aise que lors de mes missions en Asie Centrale. A l'inverse de mes précédents séjours en Asie Centrale pour lesquels ma maîtrise de la langue russe était bien utile, ici la langue était un obstacle, je me sentais vraiment dépaysé, et pas très à l'aise. Cela arrive, il y a des pays qui vous emballent du premier coup mais pour lequel la lassitude peut vous guetter au bout de quelques années; pour moi c'est l'inverse, un premier contact peu engageant mais, au fur et à mesure des années, je m'y sens de mieux en mieux. 

Alexis de Suremain
Alexis de Suremain
Je suis ensuite parti pour la Birmanie pour une mission d'un an avec Médecins du Monde. Mon épouse et mes enfants sont restés au Cambodge. C'est à cette époque que mon épouse a créé Elsewhere, au début un atelier de design / vêtements, et ensuite un lieu de loisirs et rencontres qui est devenu un landmark dans Phnom Penh. En rentrant de Birmanie, j'ai donné un coup de main sur Elsewhere et commencé à travailler sur le concept du Pavilion en 2005.

Pourquoi s’orienter vers l’hôtellerie ? Pressentiment, goût, challenge ?
Non...Je n'avais qu'une attirance très vague pour l’hôtellerie et peu d'expérience. Ce sont des agents immobiliers qui m'ont parlé d'un endroit où il y aurait peut-être un projet à développer. A l'époque, il y avait très peu d’hôtels avec piscine, des endroits de détente avec un accueil et des prestations de qualité. L'endroit m'a séduit et j'ai négocié un an avec le propriétaire pour qu'il accepte de transformer la maison en un hôtel de dix chambres. Je voulais un endroit calme, romantique entouré de végétation ...Avec ce concept, l'évasion totale était possible sans s'éloigner de Phnom Penh. L'ouverture du Pavilion s'est faite en Août 2006.

Le Pavilion
Pour les raison évoquées plus haut, Le Pavilion a ouvert en étant uniquement réservé aux adultes. Cela m'a valu quelques critiques car certains n'ont pas compris que je ne souhaitais pas ouvrir un club de jeux et une piscine publique, le concept du Pavilion est l'intimité, le calme et l'évasion, j'imagine mal développer une telle idée avec des enfants jouant dans la piscine ou courant dans les couloirs. Mes explications n'ont pas suffit, il y a eu un article dans la presse anglophone sur Alexis de Suremain qui (je cite) n'aime pas les enfants...etc...il y a même eu une lettre adressée à l'Unicef...ce ne fut pas très agréable...Mais, paradoxalement, cela m'a poussé à envisager un projet d’hôtellerie plus familiale. C'est comme cela que j'ai développé le Kabiki, un endroit que j'avais repéré sur Google Earth, qui appartenait au roi et était louée par l'ambassade du Japon. Après beaucoup de patience et quelques négociations, le projet a pu commencer un an après avoir découvert l'endroit. Ensuite, les projets se sont enchaînés...

Comment fonctionnez-vous ?
C'est un peu particulier...on pourrait dire que je suis un explorateur, concepteur de projets. En fait, je passe énormément de temps à fouiner, explorer, chercher des endroits qui feront tilt pour une raison ou une autre, mais je cherche d'abord le coup de cœur. Si je trouve un endroit qui me plait, que ce soit au cente ville, en montagne, au bord de mer, sur le fleuve ou ailleurs, je vais me renseigner sur les disponibilités et les possibilités d'exploiter un concept. Si le projet est de petite taille, je le prendrai avec ma structure, le groupe Maads, si c'est un projet de plus grande taille, je vais chercher à convaincre des partenaires. Ensuite, il faut mettre le projet en route, la construction, le recrutement, la communication etc...ce n'est pas une mince affaire. Au fil du temps, j'ai appris à m'entourer de professionnels car, au vu du nombre de projets existants et ceux en route, il y a eu un moment où j'ai du apprendre à déléguer alors que les premières années, je faisais trop de choses moi-même, y compris le design des sites web.

Alexis de Suremain
Alexis de Suremain
Quel est l'aspect le plus valorisant dans ce type d'activité, quelles sont les qualités requises ?
Il faut savoir que je passe énormément de temps en recherche et que cela m'amène à concevoir plusieurs dizaines de projets sur des périodes assez courtes. Mais, et cela est tout-à-fait normal, il y a un pourcentage de réussite, sur l'ensemble de mes idées, seuls 5% voient le jour...Vu de l’extérieur cela peut sembler peu, mais c'est un ratio normal, et des projets dormants ne sont pas forcément des projets abandonnés, il faut être patient, tenace, convaincant, et ne jamais baisser les bras. Il faut aussi avoir des qualités d'organisation, même si je délègue plus aujourd'hui, il y a tout de même plusieurs établissements qui fonctionnent bien, d'autres qui peinent un peu au démarrage, il faut s'adapter, superviser, prendre des décisions, c'est assez chronophage...

Vous avez commencé à associer le culturel et l’hôtellerie avec La Plantation...
J'avais repéré en 2011 ces bâtiments abandonnés qui furent un temps les locaux du ministère du travail. J'ai eu un peu de mal à convaincre mes partenaires car je ne voulais pas construire de parking. Finalement, après une année de discussions, le projet a pu se faire. Si j'y ai associé le culturel, c'est aussi par goût personnel, j'aime la création contemporaine. De surcroît, cela créée une animation dans la ville, la rend plus attrayante, cela apporte également une décoration dynamique dans l’hôtel et donne une chance aux artistes. Mais le concept n'était pas nouveau dans Phnom Penh, il y avait déjà le Java Café et quelques autres très actifs. Ceci dit, effectivement, c'est un endroit qui fonctionne bien avec des expositions et des événements toute l'année.

Exposition d'EM Riem à La Plantation
Exposition d'EM Riem à La Plantation
Votre dernière aventure, le projet ‘’The Boat’’ fait couler beaucoup d’encre, donnez-nous plus de détails sur les prémices du projet.
Je pense qu'il y a un manque à Phnom Penh en termes de lieux culturels dynamiques et de centres dédiés à la fois à l'art et à l’événementiel. En dehors de ce qu'on pourrait appeler des initiatives d'ambassade comme la Méta House ou l'Institut Français, cela peut-être difficile pour les artistes cambodgiens de s'exprimer pleinement et, personnellement, je trouve le concept de musée trop austère et trop élitiste. Il y a une tendance qui se développe en Europe, les gens ne veulent plus sortir pour aller au spectacle et dîner ensuite ailleurs, on peut entendre maintenant :  ''...tiens si nous allions dîner à l’Opéra...''. Avec le projet ''The Boat'' , je veux associer la production artistique à l’événementiel dans un même endroit, je veux un espace de vie, de fêtes, de spectacles, d'expositions, de rencontres d'artistes. Le concept n'est pas nouveau, l'originalité de ce projet est qu'il se fasse sur un bateau.

The Boat, futur centre culturel
The Boat, futur centre culturel
Nous en sommes actuellement à la phase de recherche de fonds. Nous sommes trois partenaires, Dana Langlois du Java Café et Jeroen Van Daalen des Celliers d'Asie. Nous avons lancé une campagne de crowdfunding sur IndieGogo (en anglais) pour les premiers frais de rénovation qui s'élèvent à 40 000 dollars US. C'est un projet qui soulève beaucoup d'enthousiasme, on m'appelle souvent pour m'en parler et m'encourager. Nous avons eu également une bonne couverture de la presse locale anglophone et  cela nous assure une bonne visibilité et montre l’intérêt du public pour ce type d'initiative. Mais, c'est un projet assez lourd et je souhaite qu'il y ait encore plus de journalistes intéressés pour diffuser cette initiative au niveau international.

Esquisse du projet
C'est un projet qui me tient à cœur car je le crois vraiment susceptible de booster la vie culturelle de la capitale et donc d'apporter un plus non négligeable sur la réputation de la destination et donc, d'influer sur le tourisme. C'est d'ailleurs une des raisons qui nous a poussés à entreprendre ce projet non pas comme de purs investisseurs mais plutôt comme des parrains d'une initiative culturelle d'envergure. 

En conclusion, quelle place pour les loisirs chez Alexis de Suremain ?
En dehors de ma vie de famille, j'ai peu de loisirs, je passe beaucoup de temps à voyager, comme je l'ai expliqué précédemment, je cherche, j'explore, je suis toujours par monts et par vaux et souvent dans des endroits très agréables. J'ai une activité passionnante, je n'ai pas à me plaindre du peu de temps pour du loisir pur...
Pays/territoire : Cambodia
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