mercredi 9 décembre 2015

Contes et Légendes : À propos des Neakta

Les neakta sont les esprits des morts qui reviennent dans un but précis surtout pour protéger une communauté, un pays, ou une importante personnalité. Leur demeure est soit une pierre soit un arbre. Ils servent aussi à “garantir la bonne protection des cultures …ils assurent la protection des villageois … ils protègent également les villageois contre les épidémies et les calamités diverses.” Le neakta peut être une termitière, un morceau de pierre ou même une motte de terre séchée que les gens vénèrent quand ils ont accompli des miracles pour eux. Actuellement le culte des neakta coexiste au Cambodge avec le bouddhisme, surtout à la campagne. À quand remonte l’origine des neakta au Cambodge ? Nous pensons qu’elle se situe au début de la naissance du pays khmer, avant même l’arrivée du bouddhisme et de l’hindouisme. Mais si l’on se réfère au conte ci-dessous, les neakta sont d’origine chinoise. Ils arrivent au pays khmer lors de la venue d’émigrants originaires de l’Empire du Milieu, en des temps immémoriaux, avant d’essaimer vers d’autres pays.

Le conte : 
Autrefois, dans un passé lointain, deux hommes pauvres, le père et son fils adulte, vivaient dans un village fort distant de la capitale impériale. Lors de la mousson, le père tomba gravement malade, mourut et laissa son fils, orphelin, tout seul. Le fils pensait qu’il ne fallait pas enterrer la dépouille mortelle de son père dans le voisinage des tombes creusées à l’intention des gens aisés. Il se disait aussi qu’il devait l’inhumer loin des autres, “car nous sommes des gens pauvres”. Il enterra donc son père à côté d’un monticule éloigné. Après les obsèques de son père, il se mit à travailler comme auparavant. À cause de sa grande piété filiale, le pauvre garçon entretenait avec zèle la tombe de son père et apportait régulièrement des offrandes consistant en pâtisseries et nourritures diverses.



Un jour, comme il pleuvait sans cesse, le pauvre garçon, renonçant à s’alimenter et à boire, se coucha à côté de la tombe de son père et ne rentra pas chez lui. Au coeur de cette nuit solitaire – le malheureux dormait profondément – l’esprit de son père lui apparut en rêve et dit :
- Mon garçon ! Mon garçon ! Pourquoi t’obstines-tu à me veiller ici, alors que je suis mort ? Maintenant dis-moi, mon fils, qu’entends-tu faire ?
L’esprit du fils répondit :
- Je n’ai point de projet, Père !
L’esprit du père demanda trois ou quatre fois à son fils de préciser ses intentions.
Alors celui-ci répondit :
- Voilà ce que je désire : j’aimerais être plus puissant que tout le monde, si bien que même l’empereur me salue quand il me rencontre! 
L’esprit du père consentit :
- Compte sur moi ! Ton désir sera exaucé. Lève-toi demain de bonne heure. D’ici tu prends la piste au nord du monticule. Parvenu à une succession de trois collines, dépasse-les et tu verras un sentier à l’entrée duquel se trouvent trois grands arbres plus hauts que les autres. Ces arbres ombragent un bloc de pierre, imposant et brillant, gisant seul en face des autres blocs de pierre ; il est entouré de lianes formant décor. C’est cette pierre justement qui convient aux personnes ayant accumulé des mérites dans les vies antérieures. Dès ton arrivée, prends place sur ladite pierre. Observe fidèlement mes instructions ! Salut !

Dès son réveil, au matin, le malheureux tremblait de tous ses membres. Convaincu du bien fondé du rêve, il n’en saisit pourtant pas le sens caché. Il salua donc la tombe de son pète et s’en fut. Il espérait que son souhait serait exaucé et qu’il reviendrait, ensuite, afin d’honorer, comme par le passé, la sépulture de son père. Le jeune homme franchit, pendant sept nuits et sept jours, forêts et plaines, plaines et forêts. Il vit alors les grands arbres, puis le bloc de pierre qui devait convenir, le tout correspondant aux recommandations prodiguées par son père. Conformément aux instructions de son père, il s’assit sur le bloc de pierre. Ce fut à ce moment là que le corps de l’adolescent se changea en une pierre dure, inanimée. Depuis cette métamorphose, le jeune neakta reçut sans interruption offrandes variées et hommages respectueux de la part des gens – quel que fût d’ailleurs leur rang social – selon le voeu formé devant l’esprit de son père. Cette transformation avait donné lieu aux offrandes et voeux destinés aux neakta, actes de dévotion perpétués jusqu’à nos jours. De plus la statue de pierre due à une intervention magique est la première d’un neakta. 

Mais il convient de signaler que la statue primitive ne correspondait pas au souhait du neakta, qui avait ambitionné la toute puissance et l’indépendance individuelle sans restriction. Puis, un jour, le chef de ce village organisa un magnifique cortège nuptial en l’honneur de sa fille devant être conduite auprès de son fiancé. On ignorait que le neakta se trouvait sur la route prise par le cortège. Le neakta, quand il eut vu le cortège et la fiancée si belle, s’éprit d’elle éperdument. Il l’envoûta et la fit asseoir sur un bloc de pierre près de lui. Alors la jeune fille, subjuguée par le grand pouvoir magique du Génie, fut à jamais changée en pierre. Quant à son père, le chef du village, il ne cessa de prononcer prières et promesses à l’adresse du neakta pour que sa fille recouvrât sa condition humaine : que de vains efforts, hélas ! Alors dépit et désespoir d’une violence inouïe s’emparèrent de son coeur et l’emplirent d’une rancune tenace à l’encontre du Génie. 

Peu de temps après cela, le chef du village tomba malade et vomit même du sang. Les médecins ne
purent le guérir. Avant de mourir, il prescrivit à son épouse de se procurer, dès son décès, quatre morceaux de charbon et d’en placer un, sans faute, dans chacun des quatre coins du cercueil. De fait, il envisageait de mettre le feu aux quatre points cardinaux de la demeure du neakta et assouvir, ainsi, sa soif de vengeance. L’épouse exécuta scrupuleusement les dernières volontés de son mari. Mais le jeune neakta, quand il réalisa que le fantôme projetait d’incendier sa niche, se déguisa en matrone et dit à l’épouse du chef de village :
- Madame, Madame ! N’exécutez pas les dernières volontés du défunt. Ce qu’il demande n’est pas conforme à nos coutumes. Personne n’a l’idée de mettre du charbon dans la bière d’un mari, comme vous avez l’intention de le faire, Madame !
Ainsi mise en garde, la veuve consentit à en retirer trois morceaux. Elle n’y laissa qu’un seul, car, avant sa mort, son mari lui avait expressément recommandé de ne pas oublier le charbon. Quant au fantôme du chef de village, il se saisit de l’unique morceau de charbon laissé dans le cercueil et mit le feu à un seul coté de la niche du neakta, aussitôt embrasée.
Pays/territoire : Cambodia
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