lundi 14 décembre 2015

Contes et Légendes du Cambodge : L'histoire des quatre menteurs...

Note de l'éditeur : Le mensonge, l’affabulation et la ruse alimentent la majeure partie des différents textes satiriques khmers. Les enfants font des tours à leurs parents pour se venger tels Thmenh Chey ou A Lev. Les adultes racontent des histoires à dormir debout pour accaparer les biens d’autrui ou s’emparer de la jolie femme d’un autre. Les commerçants chinois ou malais se font avoir par les Khmers qui arrivent à leur faire peur tout en racontant des histoires sordides. Souvent, les lascars récoltent le fruit de leurs méfaits tel “qui sème le vent, récolte la tempête !” Ici, nos quatre menteurs tombent dans leur propre piège alors qu’ils tentaient d’acquérir malhonnêtement la fortune d’un couple de personnes âgées, restées encore alertes.

Autrefois quatre menteurs se réunirent et mirent au point un plan leur permettant de s’emparer frauduleusement, loin de chez eux, des biens d’autrui. Tombés d’accord, ils prirent la route. Peu de temps après leur départ ils rencontrèrent deux personnes âgées ; elles s’occupaient de leur champ de coton situé à l’écart du village, en bordure du fleuve. Les quatre malfrats savaient au reste que les deux vieilles personnes vivaient dans l’aisance. Par conséquent, ils décidèrent de s’arrêter à cet endroit, de mystifier ce couple de vieilles gens et de dérober ainsi leurs biens. Les quatre individus leur adressèrent donc la parole :
- Grand-papa, grand-maman ! Nous venons d’un pays bien lointain. Nous cherchons activement des personnes en mesure de nous raconter des histoires et légendes d’autrefois. C’est pourquoi nous vous prions, grand -papa, grand-maman, de raconter une histoire ancienne que nous aimerions entendre.
- Chers enfants ! Nous n’en connaissons point et n’en avons d’ailleurs jamais connu. Allez voir d’autres personnes !
Alors les quatre compères répondirent :
- N’aimeriez-vous pas, grand-papa, grand-maman, écouter les personnes encore
prêtes à raconter ce genre d’histoires et de légendes ?
- Nous voudrions bien, chers petits, mais nous ne connaissons personne capable
d’en raconter.
Afin de pouvoir s’approprier sans difficulté les biens de ces deux personnes d’âge, les quatre malfrats leur répondirent astucieusement :
- Nous en connaissons quelques-unes rapportées par nos grands-parents. Nous
voulons bien les raconter, Grand-papa ! Grand-maman, mais à condition que vous les acceptiez à la lettre, sinon un grand malheur nous frappera tous. Les deux vieillards se déclarèrent d’accord. Le premier individu débita l’incroyable histoire suivante :
- J’étais depuis trois mois dans le ventre de ma mère. Alors elle eut envie de manger un durian. Mais l’arbre qui se trouvait devant la maison mesurait environ 16 mètres de haut et ne portait qu’un seul fruit. Maman était incapable d’attraper le fruit qu’elle désirait manger. Conscient de son envie, je quittai son ventre par la “Porte d’or” (= le sexe féminin), allai cueillir le durian et l’offris à ma mère. Puis je retournai dans le ventre de ma mère.
Le deuxième larron raconta ceci :
- Au sixième mois de mon séjour dans le ventre de ma mère, je m’aperçus combien il lui était pénible de s’occuper des rizières, des champs et du potager. Alors je quittai son ventre pour travailler, à sa place, dans les champs et les rizières, pour garder les boeufs et les buffles, pour faire la cuisine et pour chercher l’eau : bref, je me chargeais, du matin au soir, de ses corvées habituelles. À la tombée de la nuit, je regagnais le ventre de ma mère. Et je continuai de la sorte jusqu’au jour de ma naissance.
Le troisième scélérat raconta :
- Grand-papa ! Grand-maman ! Enfant du ciel, je descendis sur la terre et me logeai dans le ventre de ma mère actuelle. Dès le franchissement de sa “porte d’or”, je l’aidais jusqu’à ma vieillesse à exécuter toutes sortes de travaux. Sentant venir ma dernière heure, je lui demandai de retourner dans son ventre : je voulais échapper à la mort et renaître, une fois de plus, tout jeune.
Le quatrième type raconta :
- Quant à moi, dès la sortie du ventre de ma mère, je pratiquais les cinq règles et les huit bons chemins bouddhiques. Mes vertus n’étaient cependant pas celles observées par les autres, car les miennes me permirent de boire, de fumer de l’opium et d’attenter à la vie d’autrui. Après sa mort, je renaîtrai comme une divinité et jouirai du bonheur paradisiaque.

“Qui ment trop tombe dans son propre piège ! ”
Quand les quatre larrons eurent débité leurs mensonges, ils demandèrent aux deux vieillards :
- Nos histoires vous semblent-elles exactes ?
Bien qu’ils répondissent par “oui”, les deux personnes âgées n’étaient pas dupes et savaient bien qu’ils entendaient des craques. Comme les quatre malandrins n’avaient plus rien à raconter, ils demandèrent au grand-père de leur servir, à son tour, une histoire. Le vieil homme y consentit, mais aux mêmes conditions que celles que les quatre lui avaient imposées. Les quatre garçons les acceptèrent, et grand-père leur dit :
- Mes chers enfants ! Après avoir cultivé, pendant cinq ou six ans, notre champ de coton, nous avions amassé une jolie fortune composée de pièces d’or et d’argent. Elle aurait suffit pour vous nourrir tous les quatre, mes chers garçons ! Puis, pendant une année, nos cotonniers ne produisirent rien. Nous en ignorions la cause. Un jour, en se promenant dans le champ, je me creusai la cervelle pour trouver la cause de l’improductivité. Alors j’aperçus un cotonnier. Il avait la taille d’un palmier à sucre et ne portait qu’un seul fruit énorme. Je grimpai sur l’arbre pour le cueillir et l’amener à la maison. Mon épouse et moi-même ouvrirent le fruit. Nous découvrîmes quatre grains dont chacun représentait un garçonnet. Je demandai à mon épouse de prendre soin d’eux. Une fois devenus grands, les quatre garçons prirent la poudre d’escampette. Vous voici revenus !
Paniqués, les quatre menteurs déclarèrent aux vieux qu’il ne s’agissait sûrement pas d’eux.
- Pourquoi, s’exclamèrent grand-père et grand-mère, s’acharner à nier l’évidence ?
Il nous semble que vous avez promis de ne point mettre en cause notre récit. Venez donc nous servir, chers enfants, et honorer votre promesse ! Tombés dans leur propre piège, les quatre larrons furent contraints de servir les deux-personnes âgées.
“Qui ment trop tombe dans son propre piège ! ”
Pays/territoire : Cambodia
Enregistrer un commentaire