vendredi 4 décembre 2015

Cinéma : Un tombeau pour Khun Srun - Interview d''Eric Galmard

L'Institut accueille en première mondiale le film d'Eric Galmard, "Un tombeau pour Khun Srun", dont la projection se fera en la présence du réalisateur samedi 5 décembre à 17h15. En 2014, le réalisateur avait accordé une longue interview au sujet de son film à l'association ''Espaces Dialogues''. Extraits : 

Espaces Dialogues - Quel cheminement vous a conduit vers Khun Srun ?

Eric GALMARD - Pour expliquer la genèse de ce projet, je dois remonter aux années 90 et à mon séjour au Cambodge de 1994 à 2001. Enseignant puis coordinateur au sein du département des études francophones de l’Université Royale de Phnom Penh, j’ai découvert un pays, une société, une culture marqués profondément par l’Histoire et un isolement de près de vingt ans vis-à-vis de l’étranger (à l’exception bien sûr des « pays frères » des années 80, Vietnam et URSS) de 1975 à 1992. J’y ai rencontré des Cambodgiens, en particulier des collègues et des étudiants, qui étaient, du fait notamment de ce long isolement, désireux de mieux connaître le monde extérieur, et avides de relations avec des étrangers. Les amitiés nouées à l’époque ont presque toujours duré jusqu’à aujourd’hui car la fidélité en amitié est une solide vertu khmère. 

Eric Galmard
En même temps, j’y ai ressenti quelque chose qui était précisément la conséquence de la Catastrophe khmère rouge et du long isolement qui s’en est suivi : une forme de vide, d’absence en matière d’expression littéraire, artistique « moderne », et même plus largement encore de textes développant une réflexion intellectuelle. 


Il ne m’était pour ainsi dire pas possible d’accéder à des écrits, des œuvres littéraires ou cinématographiques, qui puissent me permettre d’appréhender « de l’intérieur » la sensibilité, la psyché khmère contemporaine. Bien sûr, je pouvais quotidiennement fréquenter des Khmers, et j’ai indiqué plus haut que nos relations étaient souvent émotionnellement fortes, mais ces relations étaient aussi, malgré ma connaissance de la langue khmère, inévitablement marquées du sceau de l’interculturel, de la distance linguistique, culturelle et sociale, c’est-à-dire dans une certaine mesure du malentendu, voire de l’incompréhension. Lorsque j’ai dû quitter le Cambodge pour des raisons professionnelles, je me suis alors dit que je n’en avais pas fini avec ce pays et qu’il faudrait bien y revenir, et pas seulement pour revoir ce que je connaissais déjà. C’es peu après mon départ en 2002 que j’a « rencontré », pour la première fois, Khu Srun grâce au travail qu’un traducteur et am Christophe Macquet faisait, pour la revue Europe. Il devait présenter un panorama de textes cambodgiens modernes et avait inclus plusieurs extraits d’oeuvres de Khun Srun dans sa sélection.

ED - Pouvez-vous nous dire en quelques mots qui était Khun Srun ?

EG - C’est un excellent élève, né en 1945 et formé à la française qui cite Victor Hugo, mais aussi Camus et Sartre; un enseignant d’origine modeste et provincial, impliqué dans les programmes de réforme éducative (de khmérisation notamment : il traduit en khmer des manuels de mathématiques) du régime sihanoukiste du Sangkum à la fin des années 60 et profondément attaché à l’école et à la promesse d’émancipation à la fois personnelle et collective qu’elle incarne ; un homme de gauche humaniste et pacifiste, qui évoque dans ses textes la déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies et son dégoût de la violence ; un moraliste qui dénonce la corruption ambiante, et l’écrasement (non pas seulement matériel mais aussi mental) des petites gens, en en appelant à une remise en cause des croyances populaires bouddhistes - sources de renoncement - et à une éthique de
responsabilité personnelle.

Pays/territoire : Phnom Penh, Cambodia
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