lundi 30 novembre 2015

Cambodge : le fléau de la violence conjugale

Une enquête nationale parue le 20 novembre dernier montre que malgré la loi, les victimes de violence conjugale préfèrent encore le silence à un recours en justice, ou même médical.

L’année dernière dans la province de Kompong Thom, une femme de 24 ans a été ligotée, battue et aspergée d’acide par son mari. La semaine dernière, dans la province de Kandal, une personne de 21 ans est morte, poignardée par son petit ami. Il y a quelques jours, un soldat a tué sa compagne de longue date et brûlé son corps. Mais si les médias ne témoignent que des pires cas de violence domestique, la plupart des victimes préfèrent garder le silence. C’est ce que rappelle une récente enquête nationale coordonnée par l’Organisation mondiale de la santé, sur les conséquences de la violence envers les femmes au sein de la société cambodgienne intitulée « Enquête nationale sur la santé des femmes et Expériences de vie au Cambodge » (rapport en anglais). Dès l’introduction de cette enquête, Ing Kantha Phavi, ministre de la condition féminine, avertit :“Les conséquences sanitaires et sociales sont désastreuses. La violence n’affecte pas uniquement les femmes qui s’en sortent mais aussi les enfants, et finalement toute la communauté”.

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Cambodge : le fléau de la violence conjugale
21% des femmes subissent la violence de leur conjoint
L’enquête réalisée sur un panel de 3574 femmes de 15 à 64 ans et majoritairement hétérosexuelles, révèle que 21% des femmes ont été violentées physiquement ou sexuellement – voire les deux – par leur conjoint. Les deux tiers des victimes reconnaissent des répercussions sur leur santé mentale ou physique, ce qui fait de ces abus un problème de santé publique urgent et pèse sur l’économie du pays, conclut le rapport. Le rapport note également que le traitement de la violence familiale a peu progressé : une enquête similaire en 2005 rapportait déjà que 22% de femmes étaient victimes de mauvais traitements de la part de leur partenaire.

Pas de recours juridique…
Aujourd’hui, 49% des femmes interrogées ont encore confié n’avoir jamais parlé du problème à qui que soit. Celles qui l’ont fait se sont confiées à un parent, à un frère ou une soeur, ou encore à un voisin. 6,5% ont fait une déclaration à la police et seulement 2% ont demandé l’aide d’un conseiller juridique ou sont allées devant les tribunaux. “Ces chiffres indiquent qu’au Cambodge les femmes ne comptent pas sur le système judiciaire pour les protéger ou les assister”. La violence conjugale est si endémique que beaucoup de femmes ne la voient pas comme un problème. Presque la moitié des sondées pensent que dans certaines circonstances, les corrections de leur mari sont légitimes. Un tiers seulement a déclaré que le refus de rapports sexuels n’était “pas une raison valable” pour violenter son partenaire.

… ni médical
Les formes les plus courantes de cette violence “ordinaire” sont les coups de pied, laissant des ecchymoses, des cicatrices, des entorses ou des luxations. Si 90% des victimes admettent que leur état aurait nécessité des soins médicaux, 47% d’entre elles déclarent n’avoir jamais été soignées. L’analyse rapporte aussi qu’un facteur important du manque de soins médicaux – probablement lié à la stigmatisation des victimes de violence – est la réticence des femmes elles-mêmes. Finalement, elles préfèrent acheter des médicaments en vente libre plutôt que de consulter un médecin. Mais l’étude a également observé que dans les zones rurales, les travailleurs médicaux sont souvent inefficaces ou démunis face aux violences psychologique, physique ou sexuelle : “ Les protocoles des services de santé cambodgiens ne sont pas adaptés pour aborder et répondre à (la violence contre les femmes).”

Le poids économique et social de la violence conjugale
Outre les dommages corporels, le rapport indique que les femmes abusées sont plus sujettes à développer de la détresse émotionnelle ou des tendances suicidaires que les femmes non affectées. Il en déduit un impact sur la production économique et un coût financier qui représentent une charge pour la société toute entière : l’aptitude au travail des victimes s’en ressent, les blessures et le traumatisme émotionnel occasionnant des jours de congés. Le gouvernement a depuis longtemps reconnu la nécessité de combattre la violence contre les femmes, et a adopté en 2005 la Loi sur la Prévention de la Violence Familiale et la Protection des Victimes. Un “Deuxième Plan national sur la violence à l’égard des femmes” a été lancé au mois de février. Néanmoins, pour Ros Sopheap, la directrice de Genre et Développement au Cambodge (une ONG qui a pour mission de promouvoir l’égalité des sexes, ndt), le chemin est encore long : “Les lois ne sont pas mauvaises, mais leur application est inefficace. Nous ne voyons pas de bons résultats. Aussi longtemps que la violence contre les femmes restera impunie, beaucoup d’entre elles seront incapables de participer pleinement à la société. Incapables de parler ou effrayées par la violence, comment pourraient elles exercer leurs droits ?”
Avec l'aimable autorisation d'AlterAsia
Traduction : Michelle Boileau
Source : Aria Danaparamita / The Cambodia Daily Study Highlights Scourge of Domestic Violence
Pays/territoire : Cambodia
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