dimanche 4 octobre 2015

Nostalgie Indochine : L'Annam vers 1904 (2ème partie)

Gabrielle Vassal nous offre une magnifique description de l'Annam à travers le récit de ses aventures "Mes Trois Ans d'Annam". De nationalité anglaise, elle épousa un médecin français. Peu de temps après, son mari est nommé à Nhra Trang. Le couple part donc "en voyage de noces", en 1904, pour une destination inconnue à tous les deux, qui s'avérera riche en aventures. Dans un style alerte, le récit s'attache à décrire la vie quotidienne, les loisirs, les événements de la vie, les excursions en pays Moi, les scènes de chasse... Riche en anecdotes, drôle, ce récit est captivant et demeure un témoignage exceptionnel de la vie de cette époque. Extraits :


Deuxième partie :
Les Mois
[...] Les hommes fument la pipes. Après en avoir tiré quelques bouffées, ils la passent à leurs voisines. Aux éclats intermittents du brasier, les bijoux dont les femmes sont couvertes brillent et s’éclairent. Ce sont de larges anneaux de cuivre et d’étain qui entourent les bras et les jambes. Il en est aussi qui garnissent la poitrine et qui tombent du cou. [...] Les lobes des oreilles sont démesurément allongés : ils peuvent aller jusqu'à l’épaule et atteindre même le sein. On se demande ce qu’il a fallu de temps et de patience pour obtenir ce résultat. Tout de même, les appendices sont minces et doivent porter un poids vraiment lourd ! Mais les femmes Mois prennent bien des précautions pour les empêcher de se rompre. Elles remplacent le plus souvent les anneaux de métal par une rondelle de bois et en courant elles les supportent avec leurs mains. Malgré tout, la rupture a souvent lieu. Si c’est une jeune fille, malheur à elle, car elle ne trouvera que difficilement un épouseur : toutes les tortures qu’elle a subies depuis sa tendre enfance sont devenues inutiles. Les vielles, au contraire, étalent sans inconvénient les deux longues lanières qui ont cédé et qui les rendent encore un peu plus repoussantes.

A Dankia, nous étions au milieu des Mois
A Dankia, nous étions au milieu des Mois
A Dankia, nous étions au milieu des Mois

[...] En outre, les Mois du plateau se font tailler en biseau les incisives. L’opération n’a rien de tentant. Je l’ai vu pratiquer sur un jeune garçon de Dankia. La tête était solidement maintenue entre les genoux de l’opérateur, pendant qu’un morceau de pierre ponce usait l’émail des dents. Les gestes du chirurgien étaient plutôt rudes : de la bouche de l’enfant s’écoulait une bave ensanglantée. Comme il faut s’y reprendre à plusieurs fois, pendant une semaine environ, on peut juger des sensations éprouvées par le patient. Personne ne cherche à s’y soustraire, car il faut montrer des dents aiguisées de jeune loup pour être considérés comme un homme et prétendre au mariage.

Un enterrement Moï
Le cercueil : je vois seulement qu’il a été fait d’un tronc évidé et que l’on a répandu un peu de peinture, du rouge et du noir, sur les cotés. Sur le couvercle du cercueil, il y a un poulet, les pattes liées. Il n’a pas plus de quelques jours. Si l’infortuné est destiné à un sacrifice, on n’a pas été bien généreux ; mais j’ai appris dans la suite qu’il n’avait pas été tué. Les Mois abandonnent sur les tombes un animal vivant pour que l’âme puisse y trouver une demeure au lieu de revenir dans le village et y apporter le trouble.

Photographie d'un village Mois au complet
Photographie d'un village Mois au complet
La défunte était l’une des épouses du pholy [équivalent du Maire]. Après une longue attente, je vois descendre le cercueil dans la fosse. Au dessus de la tête, on place un bol de riz et une petite jarre de ternum, religieusement entourés de grandes feuilles de bananier, avant de la recouvrir de terre. Un bambou plongeant dans le bol vient émerger au dessus de la tombe, afin de renouveler les provisions de bouche du mort. Les sauvages visitent les tombeaux de temps en temps et s’occupent de nourrir les morts pendant une année. Dans certaines tribus, ils ouvrent alors les tombes et dispersent les cendres au vent.


Je reviens par Beneur. Au milieu du village, un grand poteau s’élève, décoré de marques rouges et sculpté d’entailles symétriques. On se prépare pour le sacrifice du buffle, complément obligatoires d’obsèques importantes. Le sacrifice du buffle a lieu dans les grandes fêtes, à la moisson et pendant les épidémies, pour fléchir les mauvais génies. L’animal, désigné par le sorcier, est attaché au poteau. Un chef, portant pour la circonstance un pantalon annamite ainsi qu’une tunique et un turban, s’avance, joint les mains et récite une longue prière sur un ton uniforme. Tantôt il s’incline vers la victime, tantôt il regarde la population du village qui l’entoure. Tout à coup, avant même que j’aie pu me rendre compte de ce qui allait arriver, le buffle était mort. Deux hommes s’étaient élancés avec leurs hachettes et avaient tranché les jarrets, puis l’officiant avait ouvert la gorge avec un coupe coupe. Toute la population se rue maintenant sur la victime et la perce de mille coups répétés. Le sang qui s’échappe de la gorge a été, me dit on, recueilli dans une coupe de cuivre et mis de coté solennellement. Un semblant de prière reprend sur le cadavre, et d’une maison voisine viennent des coups de gong et de tam tam. Quand l’officiant s’est retiré, les hommes, les femmes et les enfants se précipitent sur le buffle et se mettent à le dépecer. Il n’en reste bientôt plus un morceau. La bombance va commencer.

Les Mois à la chasse
Les Mois de ce village sont d’excellents chasseurs et manient l’arc et les flèches avec une adresse prodigieuse, si du moins l’histoire qui nous fut contée est véridique. Quand ils vont à la chasse aux singes, par exemple, ils se divisent par paires et, tandis que l’un prend son arc et monte très haut sur les arbres pour mieux atteindre sa proie, l’autre se tient prêt en bas pour renouveler la provision de fléchés : il les lance avec son arc dans le chignon du camarade. Le jeu semble plutôt risqué !
Pays/territoire : Asia
Enregistrer un commentaire