mardi 29 septembre 2015

Nostalgie Indochine : L'Annam vers 1904

Gabrielle Vassal nous offre une magnifique description de l'Annam à travers le récit de ses aventures "Mes Trois Ans d'Annam". De nationalité anglaise, elle épousa un médecin français. Peu de temps après, son mari est nommé à Nhra Trang. Le couple part donc "en voyage de noces", en 1904, pour une destination inconnue à tous les deux, qui s'avérera riche en aventures. Sur place, ils côtoient notamment le docteur Yersin, qui développe son laboratoire. Dans un style alerte, et doté d'une sensibilité bien féminine, le récit s'attache à décrire la vie quotidienne, les loisirs, les événements de la vie, les excursions en pays Moi, les scènes de chasse... Riche en anecdotes, drôle, ce récit est captivant et demeure un témoignage exceptionnel de la vie de cette époque. Extraits :

Gabrielle Vassal
Gabrielle Vassal
Nha Trang en 1904
NhaTrang est un village de pécheur de 3000 âmes environ. C’est la capitale européenne de la province de Khanh-Hoa, bien que la population blanche ne dépasse pas guère 20 ou 30 personnes : le Résident, les fonctionnaires de la province, l’Institut pasteur, quelques colons, c‘est à peu près tout. Tous les 15 jours, les bateaux annexes qui vont à Haiphong débarquent des européens qui rejoignent leur poste, des fonctionnaires de la Douane ou des Travaux Publics.

Les premiers jours .....
Nous étions installés depuis 2 jours seulement que les fourmis avaient envahi le sucre, les gâteaux et presque toutes nos provisions. Et bientôt après, je trouvais des papillons et des cancrelats [sorte de lézards] dans les armoires , sur nos vêtements et un scorpion dans la chambre à coucher sans compter les mouches et les moustiques.

La maison de type colonial des Vassal
La maison de type colonial des Vassal
Le personnel indigène
Que de déceptions ! Je découvris, dès la fin du premier mois, que toutes les serviettes et le linge que j’avais tirés de mes plus beaux stocks n’existaient plus ou étaient en morceaux. Le torchon spécial de la verrerie avait servi à nettoyer les souliers, un autre figurait sur la tête du boy, - ce qui n’empêchait pas ce dernier d’en essuyer encore les assiettes ! Malgré bien des difficultés au cours de nos chasses ou de nos excursions, nous avons réussi à faire une ample moisson zoologique. Lorsque nous essayames d’envoyer les indigènes à la chasse, il nous arrivé des aventures fâcheuses: l’un s’échappa avec le fusil, l’autre tua le cochon de son voisin etc.. Un jour, mon mari avait réussi à rapporter un faisan qu’il recherchait depuis fort longtemps et qui était probablement d’une espèce inconnue ; pendant qu’il prenait son bain et changeait ses vêtements, il laissa un moment le précieux volatile pour le réclamer bientôt. Le cuisinier l’apporta... plumé !

Les chiens
Aussitôt débarqués, nous fumes entourés par les chiens qui aboyaient furieusement. Sans un des enfants qui nous avait suivis, nous aurions été sérieusement mordus. Les chiens des européens se précipitent sur les indigènes qui essaient de pénétrer dans un enclos, mais les chiens des indigènes, par une touchante réciprocité, sont également féroces contre les européens. Les bêtes sont cependant parfois de la même race et de la même famille !

Le jeu
Le jeu est un des plus graves défauts des Annamites ; ils ne boivent pas, ne se querellent pas et sont de moeurs très douces, mais il ne peuvent pas s’empêcher de jouer ; voilà pourquoi des ouvriers habilles et intelligents sont toujours sans ressources et vivent péniblement au jour le jour. Pendant le Têt, les plus sérieux se laissent entraîner. Ce sont les chinois qui exploitent leur vice et en tirent de notables bénéfices. Ceux ci ne se départissent pas de leur calme, tandis que leurs partenaires s’emballent , et ils ramassent en ces quelques jours plus de piastres que durant tous le reste de l’année. En dehors du Têt, ou le jeu est toléré par les autorités, ils entretiennent des tripots clandestins. Quant un paysan a récolté et rentré son paddy [riz non décortiqué] , il reçoit la visite du chinois voisin ; ce dernier s’assied cause et accepte le Choum Choum [alcool de riz blanc] aimablement offert. Le Céleste, qui a eu bien soin de réfréner sa soif, propose finalement une partie de cartes. Vers l’aube lorsque le visiteur se retire notre pauvre paysan a perdu jusqu’au dernier grain de sa récolte. Les chinois évincent d’ailleurs facilement tous les Annamites de tous les commerces de détail et tiennent par exemple toutes les épicerie ou s’alimentent les européens. De plus ils prêtent à des taux usuraires et trouvent mille moyens de tondre les indigènes.

Le théâtre Annamites
Le théâtre Annamite comprend des tragédies, des comédies et des pantomimes. Les pièces durent en général 3 jours et 3 nuits ; les artistes ne s’arrêtent que pour prendre leur repas. Les Annamites montrent un goût très vif pour le théâtre ; les salles de spectacles ne désemplissent jamais. [....] On n’applaudit pas les acteurs, comme chez nous. Il y a un tam- tam près de la scène et autrefois le spectateur qui voulait manifester son approbation pour une tirade bien débitée ou un geste bien compliqué, se levait, se dirigeait vers le tam-tam et le frappait violemment. Maintenant le tam-tam n’est plus à la disposition du public. C’est un personnage considérable de l’assistance qui en est chargé. Il doit traduire les sentiment du public, à la manière du choeur antique ou comme le Koto du théâtre japonais; mais en réalité, il ne fait qu’un accompagnement infernal et assourdissant.

Une femme annamite en costume d'intérieur
Etre enfant
Les enfants annamites ont une vie très heureuse et très gaie pendant les premières années : on ne les entend guère pleurer que lorsqu’ils sont malades ; les pleurnichements et les scènes des petits européens leur sont inconnus. Il y a peu de race aussi prolifique que celle de l’annamite [...] Mais les règles de d’hygiène sont inconnues. C’est une vielle Ba-gia du village qui fait office de sage femme ; le médecin annamite, quant il intervient, ne peut pas voir sa malade ; il donne sa consultation à travers une porte entrebâillée. Quels préjugés il faut vaincre pour faire appeler le médecin français ! Mon mari a quelquefois été témoin de spectacles navrants. Telle pauvre femme a été laissée sans secours pendant deux ou trois jours. Quand la Ba-gia a osé intervenir, c’est pire ! Le désastre est souvent irréparable. Un brasier de charbon n’a cessé de brûler sous le lit ; toutes les ouvertures ont été tenues fermées et l’on a placé sur l’accouchée toutes les hardes de la famille. Beaucoup d’enfant meurent du tétanos parce que les premiers pansements sont faits avec de la terrez glaise [...].

Le marché
L’occupation favorite des jeunes filles et des femmes Annamites est certainement d’aller au marché. Elles aiment les heures de liberté passées dans la société de leurs amies et compagnes et par dessus tout les occasions de déployer leur habilité de commerçantes. [..] Les femmes ne manquent jamais un jour de marché, même par les temps les plus affreux et par les inondations les plus sérieuses. On dirait même qu’il y a plus de monde alors sur la place ! Peut être trouvent-elles très amusant d’aller par les routes submergées, tantôt sur un petit bateau, tantôt dans l’eau jusqu’à mi corps. Pourvu que la marchandises ne se mouillent pas, elles sont prêtent à tout.[...] Il y a deux séances de marché tous les jours : une le matin ou le soir. Les femmes s’en retournent chez elles aussi chargés qu’elles étaient venues, car si elles ont vendu, elles ont aussi acheté.

L'auteur en side-car
Le mariage
L’entremetteur choisi par le garçon, se rend chez les parents de la jeune fille et formule ses propositions. Si la réponse est affirmative, la famille du garçon envoie sur une carte rouge ses noms, âge, jour de naissance etc.. L’entremetteur reçoit les mêmes indications de la part de la jeune fille. Des consultations sont demandées aux devins pour établir si les âges et les familles des futurs se conviennent. L’entremetteur fixe le jour de la cérémonie, tandis que les parents multiplient les sacrifices et les prières aux ancêtres. Ensuite le fiancé, avec un cortège de parents et de notables du village se transporte dans la famille de la jeune fille. Il offre des cadeaux : bétel, noix d’arec et choum choum ; s’ils sont agrées , le soupirant a le droit de porter le titre de " gendre ". Dans les familles pauvres, le gendre a le droit de vivre sous le même toit que sa fiancée.

Viennent ensuite les fiançailles. Nouvelle visite du gendre à ses beaux parents pour la présentation des cadeaux. La corbeille de noce doit contenir du bétel et de l’arec, des bracelets, des soies diverses, deux cierges rouges, des tasses d’alcool de riz et un petit cochon rôti et laqué. Le cortège est de l’effet le plus pittoresque et le plus animé. On a revêtu les habits de cérémonie, les grands parasols se balancent au dessus des têtes, les joueurs de flûte font rage. On arrive ainsi à la demeure de la fiancée. Les présent sont déposés sur l’autel ;les cierges rouges sont allumés, de l’alcool de riz est versé dans les tasses. Les deux pères se lèvent ensemble et se prosternent, puis les mères. Un banquet termine la cérémonie.

Le jour des noces est plus imposant encore. Le père de famille réunit tous les parents devant l’hôtel des Ancêtres et présente l’enfant qu’il va marier. Au milieu d’une foule d’amis, de parents, d’invités et précédé des serviteurs qui portent les cadeaux, le fiancé se dirige vers la maison de la jeune fille. Après avoir parlementé, tous pénètrent et se rangent autour de l’autel. Le fiancé se prosterne d’abord et vient offrir à ses beaux parents le bétel et le vin, tandis que son père donne lecture de l’inventaire des cadeaux. Les époux se rendent dans l’appartement qui leur a été réservé. Là, sur l’autel des génies de l’hyménée, on allume les cierges et on brûle des baguettes d’encens. Les parents exhortent les mariés à rester unis jusqu'à la mort et leur souhaitent une belle postérité. Quelques prières sont dites en commun et les parents se retirent.

Le moment est solennel. Autrefois, la marié enlevait alors seulement son voile, et le mari était censé la voir pour la 1ere fois. En Chine, une jeune fille bien élevée ne devait pas avoir vu son futur avant le mariage. Les époux échangent une tasse de vin de riz. La marié se prosterne quatre fois devant son époux ; celui ci une fois seulement. Le mariage est accompli. Les jeunes gens viennent prendre part au festin qui commence aussitôt. Les formalités pour épouser une femme de deuxième rang ne sont point aussi compliquées, puisque cela se ramène à un simple contrat de vente.

Les Annamites sont polygames à des degrés divers. Le roi a un grand nombre de femmes, les plus grands mandarins dépassent rarement quatre ou cinq. Les pauvres sont monogames par nécessité. C’est en effet la situation de fortune qui règle le nombre de femmes. Les marchands, les fonctionnaires qui se déplacent ont l’habitude de fonder des ménages dans leurs principales étapes. La femme sert d’associée commerciale et d’intendance. [...]

La condition sociale de la femme annamite a donc atteint un degré très élevé. Bien des civilisations d’occident n’ont point reconnu à la femme des droits plus étendus
Pays/territoire : Vietnam
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