mardi 29 septembre 2015

Dossier AlterAsia : Enquête sur les travailleuses du sexe en Thaïlande

Lorsqu’il est question de l’industrie du sexe thaïlandaise, les clients étrangers sont tentés de se référer aux établissements de Soi Cowboy, Nana, Patpong et Pattaya. Bien moins connue, il existe également une industrie du sexe locale qui s’adresse aux Thaïlandais. Les établissements concernés se présentent généralement comme des instituts de bains, sauna et massage ou « ab ob nuad » en thaïlandais. Les services proposés dans ces instituts, dont la majeure partie se concentrent autour de la rue Ratchadaphisek, diffèrent de ceux destinés aux touristes étrangers. Au lieu de spectacles sur scène tape à l’oeil et d’actes sexuels exotiques, les clients de ces instituts se baignent avec les travailleuses du sexe avant le rapport sexuel. L’éventail de l’offre disponible diffère également. Le baiser est par exemple prohibé par la plupart des « masseuses ».


Existant depuis une cinquantaine d’années, cette industrie s’immisce dans la vie sexuelle des hommes thaïlandais qui souhaitent vivre des expériences « spéciales » avec des femmes exercées. Les masseuses, de leur côté, doivent se former et s’entretenir constamment afin de réussir dans cette industrie compétitive. De plus, comme pour n’importe quel autre service, les masseuses font l’objet d’évaluation par leurs clients sur les forums en ligne. Dans cet article, qui traite uniquement des travailleuses du sexe entrées dans la prostitution de leur plein gré, la profession est analysée via une série d’interviews de mo nuad (spécialistes du massage) d’un institut de la province de Phitsanulok, dans le nord du pays. Les femmes y exposent les motivations qui les ont poussées à rejoindre cette industrie, la séparation entre vie professionnelle et personnelle, la « règle d’or » de la protection contre les MST ainsi que leurs aspirations et le futur qu’elle envisagent lorsqu’elles auront quitté cette industrie.


Dans leur ouvrage, Superfreakonomics, Stephen D. Levitt et Stephen J. Dubner affirment que la prostitution est un domaine dans lequel les femmes ont historiquement détenu le pouvoir. Par pouvoir, les auteurs entendent la capacité qu’ont les travailleurs du sexe de négocier le prix de leurs services et la prépondérance des femmes par rapport aux hommes dans cette industrie. Dans la finance, au contraire, le nombre de femmes à des postes d’administrateurs est nettement inférieur à celui des hommes, de même que leur rémunération est plus faible. Dans son article scientifique « Les prostituées et la politique de l’Etat thaïlandais 1868-1960″, Dararat Medtarikanon a prouvé que la prostitution se pratique en Thaïlande depuis au moins 653 ans. La première référence à la prostitution date de 1361, sous le règne du roi Ramathibodi I (13511369). La prostitution est également traitée sous la loi martiale. Dans la Thaïlande d’aujourd’hui, la prostitution est une industrie florissante au sein de laquelle les instituts de bains, sauna et massage forment le modèle économique le plus abouti. La quatrième version de la Loi sur la Santé promulguée le 31 décembre 2003 définit les instituts de bains, sauna et massage comme des établissements offrant des services de massage, mais sans composante sexuelle. La prostitution est en effet illégale en vertu de la Loi pour la prévention et la suppression de la prostitution de 1996, qui prévoit en sanction jusqu’à un mois d’emprisonnement et/ou une amende n’excédant pas 1 000 bahts (25 euros). Bien que la prostitution soit le plus vieux métier du monde en Thaïlande comme dans bien d’autres pays, cette profession est toujours stigmatisée socialement et perçue comme un emploi facile et non intellectuel qui ne requiert aucune compétence ou savoir-faire. Elle est également associée à une image de saleté en raison du risque de
contraction de MST.

En réalité, la prostitution s’affirme aujourd’hui comme une industrie complexe où les emplois recouvrent une multitude de configurations. Les prostituées ont besoin de compétences, de savoir faire et de planification de leur carrière comme les professionnels de n’importe quel autre domaine (médecine, éducation, journalisme ou ingénierie). L’auteur de l’article n’a pas uniquement consulté des universitaires et le résultat de leurs recherches mais a également réalisé des entretiens avec quatre prostituées en activité.

Poisian...âgée de 40 ans, était masseuse et chanteuse en discothèque avant d’intégrer les instituts de bains, sauna et massage. Elle a été attirée par les hauts niveaux de salaire proposés dans cette industrie qui lui fournissent les fonds nécessaires pour s’occuper de ses deux frères et soeurs et de son enfant. Khem, 37 ans, ancienne assistante infirmière, a fait le choix d’intégrer cette industrie afin de pouvoir élever ses deux enfants issus d’un précédent mariage. Phikul, âgée de 38 ans, ancienne femme d’affaires, est d’un niveau social plus élevé. Elle a commencé à travailler dans un bar karaoké à filles de Chiang Mai il y a une dizaine d’années, après la faillite de son entreprise et son divorce qui l’a laissée seule avec ses deux enfants. En raison des faibles salaires qu’elle y percevait, un ami lui a conseillé de chercher un emploi dans l’industrie des bains, sauna et massage. Fa, 38 ans, affirme être douée en maths et travaillait au rayon textile d’un célèbre grand magasin. Son salaire était cependant insuffisant pour couvrir les besoins de ses parents, de sa jeune soeur et de son enfant issu d’un précédent mariage, la poussant à intégrer l’industrie des bains, sauna et massage. Son enfant poursuit actuellement ses études dans un institut d’enseignement supérieur. Ces quatre femmes travaillent dans un établissement haut de gamme situé dans la province de Phitsanulok. L’institut possède 22 chambres et 30 à 40 femmes y officient chaque mois.Lire la suite...

Pays/territoire : Thailand
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