mardi 4 août 2015

Revue : Le plaisir du soldat en Indochine (1945-1954)

Avant l'Indochine, fantasmes et réalités...

Extrait d'un article de Michel Bodin paru aux Presses universitaires de France, sur un sujet assez mal documenté en général. Pour lire l'intégralité de ce long document, cliquer sur ce lien.

Avant de découvrir pleinement les femmes d’Extrême-Orient, les soldats étaient habités par un imaginaire rempli d’exotisme colonial. Les premiers partants de la période 1945-1947 ne disposèrent pratiquement d’aucune information sur les Indochinoises. Tout au plus certains reçurent-ils des consignes prophylactiques classiques : se méfier des prostituées des grandes villes, se munir de préservatifs et signaler tout symptôme sexuel. S’embarquaient donc des hommes assez insouciants, imaginant des femmes plutôt belles « au teint jaune, aux yeux bridés, aux longs cheveux noirs ». Les uns avaient en tête des photographies de jeunes « Annamites » à la robe fendue, coiffées d’un chapeau conique et qui portaient des charges au bout d’un bâton. D’autres croyaient retrouver le charme asiatique découvert grâce aux actualités et aux documentaires cinématographiques ou au cours de la visite de l’Exposition coloniale de Vincennes de 1931. Certains, enfin, avaient parcouru des livres sur l’Indochine. Cependant, la majorité partait sans rien savoir. Tous se faisaient une idée des autochtones ; tous s’accordaient pour leur reconnaître des attraits mais tous se remémoraient aussi l’image de femmes perverses, sales, appâtées par le gain, telle qu’elle était véhiculée par les romans et le cinéma. Bref, l’imaginaire était faussé par les déformations et la méconnaissance. Avec le temps, les embarqués purent avoir des renseignements de la part de militaires qui avaient déjà effectué un séjour. Des « tuyaux » plus qu’une vraie information circulaient. Les vétérans évoquaient des filles faciles plutôt jolies, faisaient miroiter les avantages de l’encongaillage et aimaient à raconter combien les Indochinoises pouvaient être charmantes malgré la guerre. Légionnaires, Africains et Maghrébins ne savaient rien. Néanmoins, les musulmans attendaient l’Indochine avec une certaine impatience car les recruteurs leur avaient donné à penser qu’en Extrême-Orient ils rencontreraient de jeunes personnes gracieuses qui seraient un avant-goût du paradis.

Prostituées vietnamiennes en 1950
Prostituées vietnamiennes en 1950
Autour des centres de rassemblement pour l’Extrême-Orient, à Marseille ou à Fréjus, fleurissaient les maisons closes, et, après leur fermeture officielle, la prostitution continua de plus belle. Pour éviter une explosion des maladies vénériennes consécutives à la fréquentation de prostituées non surveillées, les commandements locaux tentèrent de faire fermer les lieux de débauche puis, devant l’effet limité de la mesure, ils organisèrent des causeries pour informer les hommes des dangers vénériens et pour éviter que les soldes ne partent en fumée. Ils demandèrent aussi l’installation de BMC. Des affichettes humoristiques furent éditées pour mieux sensibiliser les futurs combattants. À Fréjus, on en vint fréquemment à consigner les partants (mais cela recouvrait aussi d’autres raisons – par exemple, limiter les incidents graves avec les opposants à la guerre d’Indochine et les plaintes des civils contre les militaires). Aussi découvrait-on, sur les bateaux qui naviguaient vers l’Extrême-Orient, des maladies vénériennes contractées juste avant l’embarquement, ce qui amputait d’autant les effectifs attendus en Indochine. Sur le Pasteur, en avril 1949, parmi les 4 151 passagers, les médecins décelèrent 151 « vénériens » dont 108 étaient des nouveaux malades. En novembre, ce furent 21 Maghrébins sur les 273 qu’emmenait le Vercors . Une unité nord-africaine qui partait constituée s’embarquait généralement avec son BMC particulier, ce qui avait un effet bénéfique évident sur le moral et l’état d’esprit des hommes. On s’intéressa particulièrement aux goums marocains qui, pour la plupart, voguèrent vers l’Orient avec leur BMC à base de Berbères . Cependant, pour la très grande majorité des troupes, cette situation demeura une exception, même sur l’immense transport de troupes qu’était le Pasteur. Devant la recrudescence des maladies contractées avant le départ ou bien avant, mais non déclarées, il fut décidé d’effectuer des visites médicales inopinées sur les bateaux. On en vint aussi à fournir des préservatifs, voire des pommades antiseptiques . Sur les navires qui convoyaient des personnels féminins, une des activités favorites était la conquête d’une des passagères ; quelques témoins se rappellent ces instants furtifs et grisants, puisqu’ils violaient les consignes. Débarquaient donc en Indochine des hommes presque toujours privés de femmes pendant le voyage et qui vivaient dans l’attente de la découverte du pays et de ses filles.
Pays/territoire : Asia
Enregistrer un commentaire