vendredi 31 juillet 2015

Entretien avec l'homme du Magazine Q

A cœur ouvert avec Sorel

Sorel Thongvan est l'homme qui a récemment bousculé le monde des médias au Cambodge en lançant le premier magazine destiné aux homosexuels dans le royaume. Déjà à sa troisième édition, l'éditeur ne cache pas sa satisfaction et son bonheur. Mais derrière une publication divertissante et colorée, il y a un homme avec une histoire...long entretien plein de bon sens avec l'homme du magazine Q :

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?
Je suis né en France de parents Khmers puis nous sommes rentrés au Cambodge en 1963 où j’ai fait l’école primaire et c’est ainsi que j’ai appris le Khmer. Je le parle toujours, je l’écris et le lis également. J’ai quitté le Cambodge en 1972 pour retourner en France puis finalement aux Etats-Unis vers la fin des années 80. Comme la plupart des Khmers, j’ai perdu mes parents et d’autres membres de ma famille quand j’étais très jeune et comme tant d’autres j’ai eu à me battre pour survivre. J’ai commencé ma vie avec rien. J’ai vécu dans la rue pendant presque trois mois à Los Angeles puis j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont aidé, des “anges gardiens”. J’ai fait pas mal de petits boulots pour vivre, j’étais manutentionnaire dans une supermarché, j’ai vendu des billets dans un cinéma à Westwood, puis j’ai fini par entrer dans le monde de la mode, en premier chez Giorgio Armani puis Alexander McQueen où j’ai passé les dix dernières années avant de revenir au Cambodge en 2012.

Sorel Thongvan
Vous semblez voyager beaucoup, quelle est votre activité professionnelle, en plus d’être directeur de publication de Q ?
Je travaille également pour un magazine de mode à Phnom Penh qui s’appelle Fashion Lab. Je fournis des articles sur ce qu’il se passe dans la mode et tout ce qui touche à la mode en général, ici et dans le monde. Par exemple lors de l’un de mes derniers voyages à Los Angeles, j’ai pu interviewer le styliste de la série télé américaine “The Mindy Project” et cette année M. Salvador Perez vient de recevoir sa première nomination aux “Emmy Awards”. Je fais aussi le tour des capitales Européennes pour voir les défilés de mode, un peu pour le travail, un peu pour mon plaisir. J’aime voyager et j’ai de la chance de pouvoir le faire souvent. J’ai accumulé des millions de miles avant de venir au Cambodge alors la plupart des voyages que je fait maintenant ne me coûtent pratiquement rien.

A quel moment avez-vous eu envie de lancer ce magazine ? Envie de presse, envie de combler un manque, envie de donner une voix pour une communauté ?
J’aime écrire et j’ai toujours eu pleins d’idées dans la tête. L’idée de Q m’est venu alors que je travaillais sur un article pour Fashion Lab. Je voulais écrire un article sur la communauté LGBT ici au Cambodge mais c’était un article qui ne correspondait pas vraiment à l’esprit de la revue et j’ai eu beaucoup de mal à leur “vendre l’idée” alors j’ai laissé tomber. Puis je commençais à rechercher des revues pour la communauté gay ici au Cambodge et je n’ai rien trouvé. Il y a bien des sites sur internet mais c’étaient plutôt des guides touristiques. Je voulais créer une revue genre “Têtu” en France ou encore “Out” aux Etats-Unis (à l’échelle Khmère bien-sûr). Je voulais parler à la communauté mais je voulais aussi leur donner une voix. Il y a dans chaque numéro 2 ou 3 interviews des membres de la communauté LGBT ici ainsi que des articles écrit par quelqu’un d’autre que moi. J’interview aussi des gay à l’étranger après tout, la mondialisation est partout, même ici au Cambodge. Ceci dit, le focus, c’est le Cambodge. J’ai commencé à distribuer la revue à Paris, Los Angeles, New York, en Australie bientôt mais aussi à Hong Kong et à Singapour. Je voulais que le monde sache que la communauté LGBT existe bien au Cambodge et qu’on le vit plutôt bien malgré tout.

Le premier numéro de Q au Cambodge
Quels sont les gens qui vous ont appuyé dans cette aventure ?
Ma famille ici et en France. Mes amis aussi, homos et hétéros. Mon copain Mickael, le pauvre, je passe mes journées plongé dans mon ordinateur ou mon portable. Il me supporte beaucoup moralement, me donne des idées, il me donne des critiques aussi. Financièrement, comme le magazine est gratuit, je compte sur le support des business gay ou gay-friendly du pays. Comme Arthur & Paul ou le Rambutan à Phnom Penh et le Natura à Siem Reap entre autres ou encore Andrew Christian à Los Angeles.

Lors du lancement de Q. Photo FB Sorel Ito
Avez-vous une idée de l’importance de la communauté gay / lesbienne / transgenre au Cambodge ?
La communauté LGBT au Cambodge n’est pas très grande. Comme le pays est à priori très tolérant, nous co-existons plus ou moins bien avec le reste du pays. Ceci dit, le Cambodge n’étant pas connu pour son respect des droits de l’homme, je pense qu’il y a des revendications bien plus importantes aux yeux du public que la protection des droits des homosexuels. Le salaire minimum et les conditions de travail par exemple. Du coup, on n’en parle pas trop des droits pour la communauté LGBT. Il y a bien des organisations ici qui luttent pour faire avancer les droits homosexuels comme RoCK mais je pense qu’ils agissent plus en arrière plan que sur scène.

Si les homosexuels et transgenres semblent relativement intégrés, la communauté lesbienne cambodgienne semble totalement inexistante ou totalement silencieuse, pudeur, crainte, communauté réduite ? 
Je ne pense pas que ce soit par pudeur ou crainte. La communauté lesbienne existe bien au Cambodge. Je connais pas mal de lesbiennes mais elles ne sont pas aussi visibles que les homosexuels. Elles ne fréquentent pas, ou très peu en tout cas, les bars gays de la capitale, elles préfèrent les soirées privées. Une fois de temps en temps, on entend parler d'événement pour filles. En fait, une des jeunes filles que j’avais interviewé pour Q2 et qui est devenue une bonne amie à nous, organise régulièrement une soirée pour “filles” au Space Hair Bar. Les organisations lesbiennes existent au Cambodge mais elles me semblent moins accessibles. Je n’arrive d’ailleurs toujours pas à entrer en contact avec elles malgré plusieurs tentatives.

L'un des bars gay de Phnom Penh
Pensez-vous que cette communauté souffre de discrimination, ou d’un manque de reconnaissance, dans les pays d’Asie et au Cambodge ?
Vous savez, même dans les pays occidentaux où la communauté gay est très visible grâce notamment au mariage pour tous par exemple, il y a encore de la discrimination. La nageuse Française Mélanie Hénique a été agressée, insultée et rouée de coups à la sortie d’un bar avec ses copines à Amiens. La médaillée mondiale a eu le nez cassé et a dû se faire opérer. Le problème au Cambodge ce n’est pas seulement que nous souffrons de la discrimination mais c’est surtout qu’il n’y a aucune protection pour la communauté LGBT. Selon M. Jean-François Cautain, Ambassadeur à la délégation de l’Union Européenne, il y a eu plus de 100 agressions contre les membres de la communauté LGBT rien que dans les quatre premiers mois de l’année et je suis certain que toutes les agressions contre des membres de la communauté LGBT ne sont pas rapportées telles quelles à la police par crainte de discrimination voir du ridicule.

Soirée du lancement de Q Magazine
Dans votre premier édito, vous aviez parlé de tolérance vis-à-vis de la communauté homosexuelle au Cambodge mais que le terme ‘’gay’’ mettait mal à l’aise, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Je pense que être gay est plus ou moins accepté par la société mais de l’être ouvertement et de s’assumer est considéré comme agressif et irrespectueux à la tradition Khmère. Au Cambodge, être gay n’est pas un style de vie acceptable mais plutôt une “phase” qu’on traverse dans la vie. Je crois que cette peur vient du fait que dans le temps, quand vous vous assumez comme homo ou lesbienne, votre famille craint que vous allez mourir seul. Vous n’aurez pas de mari ou de femme qui vous accompagneront jusqu’au bout ou que vous n’aurez pas d’enfants pour s’occuper de vous quand vous ne pourrez plus travailler. Ce qui n’est plus vrai de nos jours mais les traditions persistent.

Vous parliez-également d’une certaine pression familiale pour les homosexuels cambodgiens, pensez-vous que les choses puissent évoluer et que les parents d’homosexuels, un jour, laisseront leurs enfants décider de leur vie sans contrainte ?
Je pense que les attitudes ont déjà commencé à évoluer. Dans le temps, les jeunes restaient chez leur parents jusqu’à ce qu’ils se marient, et très souvent même après. Quand on est tellement dépendant de ses parents, on n’ose pas vivre ouvertement son homosexualité. De nos jours, de plus en plus de jeunes quittent le berceau familial dès qu’ils ont l’âge de travailler, même s’ils finissent par vivre dans un appartement à cinq ou six, ils se sentent chez eux et ils ne dépendent plus de leur parents pour survivre, au contraire, très souvent, ce sont eux maintenant qui envoient de l’argent à leurs parents, alors ils ont moins peur de vivre leurs vies et de révéler leur homosexualité à leur parents qui en fin de compte, les acceptent comme ils le sont. Je connais pas mal de jeunes homos qui sont dans cette situation là. Ceci dit, il y en a toujours qui n’osent pas dire la vérité à leur parents de peur d’être coupé de l’héritage familial alors ils se marient et vivent leur homosexualité en cachette en fréquentant les saunas ou les salons de massage par exemple.

C’est la première fois qu’une telle initiative est lancée au Cambodge, comment a été l’accueil ?
Tout se passe plutôt bien. J’ai reçu beaucoup de compliments des gens que je connais et parfois des inconnus quand je sors. J’ai fait une soirée de lancement pour le premier numéro chez Arthur et Paul, un hôtel normalement réservé aux hommes, ici à Phnom Penh et plus de trois cent personnes sont venues. Hommes, femmes, gay, lesbiennes, bi, trans. Même moi, je ne m’attendais pas du tout au succès complet de la soirée. Je m’attendais juste à voir les “usual suspects” c’est-à-dire ma famille et mes amis, mais beaucoup de gens sont venus.

La troisième édition du magazine
Votre magazine en est à sa troisième édition, vous allez lancer votre version en ligne, d’autres pro-jets ? 
Quelques petits projets par-ci et par-là mais pour le moment, je préfère me concentrer sur Q. Je passe beaucoup de temps à chercher des sponsors, des annonceurs, des mannequins pour mon éditorial et aussi des sujets à interviewer. Je lis beaucoup pour me tenir au courant de ce qui se passe dans le monde LGBT. Tout se passe tellement vite, autant de choses positives comme le référendum en Irlande ou encore la décision de la cour suprême des Etats-Unis concernant le mariage pour tous, que négatives comme les membres de l’état islamique qui assassinent les hommes jugés coupables d’homosexualité en les jetant du haut d’un immeuble. Savez vous qu’aujourd’hui, en 2015, l’homosexualité est illégale dans au moins quatre-vingt pays et il n’y a pas moins de dix pays dans le monde où l’homosexualité est passible de peine de mort? 

Quel est votre sentiment sur ces premiers mois / numéros de Q ? 
J’en suis très fier. C’et beaucoup de travail mais je suis vraiment content de l’avoir lancé. J’ai acquis une certaine notoriété dans la communauté et au-delà, comme celui qui a lancé le premier magazine gay du royaume. J’en suis surtout très fier parce que j’ai eu de jeunes Khmers qui sont venus me parler, me raconter leur histoire, comment ils vivaient leur homosexualité etc…certains me demandent des conseils, d’autres me demandent de parler d’eux. Surtout, ils me remercient d’avoir traduit Q en Khmer pour qu’ils puissent enfin le lire. C’est surtout pour ça que j’ai lancé Q : toucher les locaux. J’espère aussi que Q sera lu non seulement par les gay mais par nos parents, nos amis et nos collègues.

Avez-vous une ligne éditoriale en tête ou marchez-vous au coup de cœur ?
Je sais déjà ce que je vais faire pour chaque numéro jusqu’à la fin de l’année. Quand je travaille sur Q3, j’ai déjà des histoires pour Q4 et ainsi de suite. Ceci dit, il y a toujours des circonstances qui vous font changer de direction. Parfois, un entretien qui en fin de compte ne s’est pas réalisé ou bien un mannequin que je voulais photographier a changé d’avis parce qu’enfin de compte, il ne voulait pas être dans un “magazine gay”. En général, le contenu peut changer mais je reste fidèle au line-up orignal quand même.

Envisagez-vous une version khmère dans le futur ?
Pas une version khmère à proprement dit mais je traduit déjà en Khmer la moitié des articles depuis notre numéro 2. Le but est de traduire tous les articles en Khmer. Pour le moment je ne le fais pas encore pour des contraintes financières.

Quelque chose à ajouter, un message à ces communautés ?
On n’est pas bien dans sa peau quand on cache quelque chose d’important à ceux qu’on aime. Sortez donc de ce placard. L’homophobie est engendrée par l’ignorance. Si plus de gens connaissaient un(e) homosexuel(le) il y en aurait moins d’homophobes. Après tout chaque homosexuel(le) est un frère, une sœur, un fils, une fille, un oncle, une tante ou même un père ou une une mère.
Pays/territoire : Cambodia
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