dimanche 28 juin 2015

Contes et légendes du Cambodge : Les douze filles d'Angkor


On ne sait au juste pourquoi, mais, de tout temps et en tous lieux, les pauvres gens ont eu beaucoup d'enfants : peut-être est-ce un présent des dieux qui veulent suppléer à la richesse absente par une abondante tendresse familiale... Toujours est-il que, pour ne pas manquer à la coutume, un pauvre bûcheron avait eu de sa femme douze filles en six ans -- deux filles toutes les treize lunes. Mais les dieux peuvent-ils aussi s'occuper d'une pauvre famille de bûcherons khmers perdus dans les futaies qui couvrent le mont Kulen ? Çiva lui-même, à qui cette montagne était dédiée, ne parais-sait avoir de faveur qu'à l'égard des Samrés qui y habitaient et ne descendaient de leurs huttes nichées dans les arbres que pour venir chanter la gloire du dieu en se baignant dans le stung Thom.


— Nous n'y pouvons plus arriver, dit un jour le bûcheron à sa femme. Six enfants, passe encore... Mais douze à nourrir, c'est vraiment impossible! J'irai cette nuit les abandonner dans la forêt : nul doute que les Génies ne les prennent sous leur garde. Et ainsi fut fait. Une des plus jeunes jumelles, Néang Pou, se montra fort avisée. Elle grimpa sur un arbre et, de là, elle cria à ses soeurs qu'elle voyait de la fumée : ce ne pouvait être que son père qui allumait une meule de charbon de bois. Sautant d'arbre en arbre à la manière des gibbons, elle guida ses soeurs qui, à terre, se glissaient entre les troncs. Quand elles revinrent, le père n'avait pas davantage de riz à Ieur donner et il alla les perdre une nouvelle fois, mais dans une forêt si éloignée que les fillettes ne purent retrouver leur chemin. Par contre, elles se rencontrèrent nez à nez avec la reine des Yacks dont l'aspect était plus terrifiant encore que celui d'une panthère. On dit que ventre affamé n'a pas d'oreilles; il faut croire qu'au pays khmer c'était de ses yeux qu'on était privé lorsqu'on avait bien faim. Les fillettes ne virent pas les crocs menaçants de cette géante avide de chair humaine qu'était la Yacksa; son teint vert et rouge ne les frappa pas, car, pour se faire suivre, Santhoméa la reine des Yacks leur offrit des fruits, des poissons secs et des galettes de manioc.


Des années passèrent où les petites sauvageonnes devinrent de grandes et admirables jeunes filles. Elles s'étaient liées avec la princesse, fille de la reine, encore une enfant. Néang Kang Rey était son nom; on prévoyait que sa beauté ne le céderait en rien à celle des douze filles du bûcheron, sa mère n'ayant pas encore consenti à ce qu'elle eût une figure de Yack. Un jour, la reine s'aperçut que quatre des douze jeunes filles étaient à point pour lui être servies en repas. Aussi donna-t-elle l'ordre à ses serviteurs d'en apprêter une des plus grandes pour le repas du lendemain. Heureusement qu'un rat blanc était là, qui se souvenait que les jeunes filles l'avaient un jour sauvé du chat. Il n'eut de cesse d'avoir creusé un trou qui l'amenât auprès des malheureuses et il les prévint du sort qui les attendait.
Et les douze jeunes filles de se sauver dans la campagne tandis que la reine, furieuse, faisait rosser gardiens et cuisiniers. Elle ne tarda pas à apprendre qu'un serviteur du roi Suryavarman avait trouvé les fugitives endormies sous un manguier du parc royal. Désireux de plaire à son divin maître, l'esclave les lui avait amenées, ne doutant pas que le souverain n'épousât la plus belle. Mais le roi, indécis et n'osant pas choisir de peur d'avoir un regret au lendemain du mariage, les épousa toutes les douze. Il faut dire qu'il était roi des Khmers et aussi qu'il incarnait le dieu Vishnou, ce qui lui donnait tous les droits et tous les pouvoirs. La reine Santhoméa, fort rancunière d'avoir été bernée par des mortelles, mit en ordre les affaires de son royaume et se présenta l'année suivante au Palais. Elle avait, bien entendu, abandonné sa figure de Yack car elle n'aurait trouvé qu'un palais vidé par la peur; c'est une princesse charmante que les esclaves du roi reçurent en grande pompe à sa descente d'éléphant.

Que peuvent faire douze épouses, même belles et chéries — lorsqu'elles ne sont après tout que de pauvres filles de bûcheron — contre la beauté et l'expérience féminine d'une divinité ? A peine le puissant Suryavarman eût-il vu la reine Santhoméa — qui ne lui dit pas qu'elle était Yack et veuve du roi des Yacks — qu'il s'écria : « Voilà celle que j'attendais!... Je n'aurai plus d'autre épouse qu'elle. » La nouvelle reine des Khmers n'eut pas besoin de demander qu'on éloignât les douze femmes du souverain : les courtisans, soucieux de se faire bien voir, les avaient déjà enfermées dans une citerne.

— Qu'on leur crève les yeux et qu'on les prive de nourriture jusqu'à ce qu'elles aient dévoré leurs enfants, ordonna cependant la souveraine lorsqu'elle apprit que les douze femmes du roi avaient donné douze fils à ce dernier. Mais, cela, elle se garda de le faire connaître à son royal époux. Rusant avec son bourreau dont l'alcool de riz avait obscurci la claire notion des choses, Néang Pou parvint à lui présenter deux fois son oeil gauche dans lequel il plongea un poignard. Elle put ainsi abuser ses soeurs, leur présentant, comme son enfant à demi dévoré des restes de viande mis de côté, alors qu'elle gardait son fils bien vivant. Ce fut un bonheur pour les pauvres aveugles que Néang Pou pût s'occuper d'elles : elle les soignait, les nourrissait et pourtant elle arrivait à leur dissimuler l'existence de son fils : quand celui-ci criait, elle disait que c'était un petit chat égaré dans la citerne ; quand il jouait, elle prétendait que c'était un chevreau qui folâtrait. Ro Thi Sen arriva ainsi à l'âge de seize ans. C'était un bel adolescent, savant en toutes choses, habile aux jeux du corps comme à ceux de l'esprit. Comme il avait ses deux yeux et que sa mère devait rester enfermée pour tenir compagnie aux onze soeurs aveuglées, il quittait la' citerne et s'en allait se mêler au monde, rapportant des nouvelles de la Cour. Alors, au grand étonnement de ses soeurs, Néang Pou leur décrivait le nouveau temple d'Angkor Vat que le roi Suryavarman venait de faire construire en l'honneur du Dieu Vishnou et de sa propre image, divinisée. Elle leur parlait des cinq tours centrales, des murs où l'on venait de graver le combat des Singes et des Guerriers, le barattement de l'océan par le serpent sacré Vasuki et les divines Apsaras dansant.

Et elle leur expliquait aussi par une intervention des Génies l'abondance de vêtements et de fruits que les malheureuses recluses recevaient à profusion. A vrai dire, le Génie n'était autre que Ro Thi Sen qui s'en allait gagner énormément d'argent dans les villages, grâce à un coq de combat qui sortait toujours vainqueur des tournois où son jeune maître l'engageait. Un jour, Ro Thi Sen s'entendit appeler du haut d'un éléphant : c'était la reine Santhoméa! Le jeune homme lui sourit car il ignorait quelle âme affreuse de Yack habitait ce corps délicieux.
— C'est curieux, lui dit-elle; tu ressembles à quel-qu'un que j'ai dû connaître autrefois. Mais je ne peux arriver à fixer mon souvenir...
Qui dira les pensées que put avoir la reine... Tou-jours est-il que Ro Thi Sen, alors qu'il assistait à un combat de son coq, reçut d'un chambellan du palais l'ordre de s'habiller princièrement et de s'en aller dans la forêt. La mission était lointaine et dura plusieurs jours. Un soir que le jeune homme s'était endormi, un bonze s'approcha du cheval et le flatta : « Que le Bouddha-Compatissant, qu'Alokiteçvara vous soit propice, à toi et à ton maître !» Le cheval, en encensant de la tête, fit tomber de sa selle un tube de bambou.
— Laisse cela, moine, dit Rho Thi Sen qui venait de s'éveiller. C'est le message que la reine m'a chargé de remettre sans le lire à sa fille chérie, Néang Kang Rey.
— Bien, bien, fit le bonze. Mais les caractères sont si beaux que je vais les copier. Laisse-moi donc ce message un moment. Et il gratta l'avant-dernier mot qui n'était autre que « Tue ». Ce qui fait que la princesse, lorsque le messager se présenta devant elle, lut à haute voix :
Sitôt ce jeune homme arrivé, épouse-le! » On comprend la confusion qui saisit les deux jeunes gens, mais comme au premier regard ils s'étaient plu le mariage eut lieu en grande pompe. Serviteurs, éléphants, mets de choix, rien ne fut épargné. Il y avait même d'étranges assistants, à la figure jaune et verte, aux crocs recourbés comme ceux des sangliers. Mais comme Ro Thi Sen n'avait d'yeux que pour sa femme, il ne les vit point.
— Maintenant, ô' Maître, tout t'appartient ici. Voilà les palais, voici les écuries. Plus loin c'est le temple de nos Génies. Et ce petit pavillon, c'est là où ma mère a mis son secret...
On dit que les femmes sont curieuses. Elles ont aussi horreur des secrets. Comme le jeune prince ne répondait pas, sa femme insista 
— Elle a dit que le malheur se déchaînerait sur moi si je le montrais à quiconque. Mais toi, tu es l'Unique... Et si ma mère était là, elle t'aurait confié le secret, car elle t'a adopté pour son fils en me donnant à toi comme épouse.
Il n'y avait dans le pavillon qu'un vase où Ro Thi Sen put compter vingt-trois yeux. A côté était un flacon de jade rouge et un manuscrit qui indiquait comment on pouvait se servir de certaine liqueur pour remettre ces yeux dans leurs faces. Alors, le prince pensa à sa mère et à ses tantes, et les pleurs coulèrent sur ses joues. La nuit arriva bien lentement. Enfin, après de tendres embrassements, Néang Kang Rey s'endormit. Ro Thi Sen alla prendre les yeux, le flacon, le sceptre de la reine et sauta sur son cheval, non sans être venu caresser le front de sa femme.

— Marche à ton but si noble, lui dit l'ermite qui l'attendait au passage. Si ta jeune femme te rejoint, souviens-toi que le sceptre de Santhoméa est magique et qu'il te permet de franchir l'espace. Et si tu crois utile d'arrêter toute poursuite, jette derrière toi ce rameau que je te donne.
Déjà Ro Thi Sen apercevait à l'horizon les cinq tours d'Angkor Vat qui s'élevaient dans le ciel comme le mont Méru, la demeure sacrée de Vishnou, lors-qu'il s'entendit appeler. C'était Néang Kang Rey
qui, sans dormir ni manger, était arrivée à le rejoindre. Alors, le coeur déchiré, pour créer un obstacle infranchissable que lui-même ne pourrait jamais anéantir, Ro Thi Sen jeta à la fois sceptre et rameau. En même temps que son cheval s'enlevait dans le ciel, le sol s'affaissa en une immense étendue que l'eau des rivières transforma aussitôt en un lac aussi grand qu'une mer. L'histoire pourrait finir là, dans la joie des douze épouses qui avaient retrouvé leurs yeux, dans la rage de Santhoméa dépossédée en un instant de son apparence de femme, dans le bonheur paternel du puissant Suryavarman. Mais Ro Thi Sen se vit obligé de combattre la reine des Yacks : ce fut une longue lutte dont il sortit vainqueur. Tout autre aurait été ivre de joie, mais, comme Alokiteçvara lui avait donné un coeur compatissant, le fils de Suryavarman ne put se par-donner d'avoir tué la mère de son épouse. Et comme il savait que, jamais plus, il ne pourrait chérir Néang Kang Rey — maintenant de l'autre côté du Tonlé Sap, le Grand Lac — il se fit raser le crâne et prit la robe jaune des bonzes. Les dieux furent pitoyables pour ces innocents qui, l'un et l'autre, avaient connu un malheur immérité. A leur mort, Néang Kang Rey revint sur terre sous la forme du Génie des Lacs, tandis que l'âme du bonze Ro Thi Sen s'incarnait dans un banian. 

Les siècles ont passé, l'Empire khmer s'est écroulé, la forêt a envahi les temples désertés et a disjoint les pierres des palais, l'orgueil des rois n'est plus que ruines. Mais, à Siem Réap, le banian du bonze se mire toujours dans les eaux du Tonlé Sap. Lorsque vient la saison des inondations, l'eau du lac monte amoureusement baigner jusqu'aux plus hautes branches de l'arbre.
Pays/territoire : Angkor Wat, Krong Siem Reap, Cambodia
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