mardi 5 janvier 2016

Polar Cambodge - Extraits : Retrouvailles (Christopher G. Moore)

Part de la trilogie ''Phnom Penh noir'', Retrouvailles est l'un des romans les plus aboutis de Christopher G. Moore, auteur canadien basé à Bangkok et donc familier avec quelques univers souvent noirs et tragiques de l'Asie du Sud-est. Retrouvailles a été sélectionné pour le prix Ellis en 2013, une récompense attribuée par les auteurs de polars canadiens. A lire sans hésitation...Disponible en version électronique (Kindle) ici.


Note de l'éditeur : Tony Collins, un correspondant de guerre américain, et Sam Rith, un ancien enfant-soldat chez les Khmers rouges, se retrouvent trente ans après. Tony a aidé Sam, un adolescent de quinze ans meurtri par la guerre et les camps de réfugiés, à refaire sa vie aux Etats-Unis. Sam arrive aux Etats Unis, parrainé par un couple de chrétiens, mais il ne suit pas vraiment le droit chemin. Sam finira par passer une grande partie de sa jeunesse dans une prison américaine avant d’être renvoyé au Cambodge. De retour au Cambodge, où il avait perdu toute sa famille, Sam fait ce qu’il a toujours su faire, survivre. Reprenant contact avec ses ‘vieux amis’, Tony Collins et le cadre Khmer rouge qui lui avait fait manger un foie humain, Sam entame un nouveau chapitre de sa vie comme traducteur au procès des Khmers rouges. Il traduira pour la presse internationale les horreurs de la guerre, les vérités et les mensonges du temps passé. Retrouvailles raconte une histoire d’amitié réaliste au style particulièrement évocateur où s’entre-heurtent la détresse, l’espoir et l’imposture. Ce sont les retrouvailles mémorables de deux hommes qui cherchent à se racheter et qui réalisent que le passé ne meurt jamais. Située dans le Cambodge de l’après Khmers rouges, Retrouvailles est une nouvelle sur l’amitié et l’instinct de survie, et qui présente la paix et la justice comme des affaires toujours en suspends.

Extraits : 
La plupart des journalistes que j’ai connus à mon époque, en Thaïlande, en Birmanie et au Cambodge, n’étaient pas de purs adeptes des zones de guerre ; ils étaient téméraires, buvaient sec, vivaient à la dure ; leur vie était courte. S’ils s’étaient arrêtés de faire ce qu’ils faisaient, ils auraient perdu la boussole. Au front, la poussée d’adrénaline rend accro. Demandez à ceux qui y sont allés, ils vous diront tous la même chose. Rith Samnang était intoxiqué comme un journaliste de guerre depuis l’âge de neuf ou dix ans. Imaginez que vous êtes déjà un vétéran avant que votre âge atteigne deux chiffres. Ce qui se met dans la tête de telles personnes les transforme en quelque chose que peu de gens comprennent. Pourtant, je pensais comprendre Sam. Les fous autant que les idéalistes, avec leurs espoirs et leurs illusions, croient toujours comprendre le monde, jusqu’au jour où la réalité fait voler leurs rêves en éclats pas plus gros que des geckos, comme s’ils s’étaient retrouvés du mauvais côté d’un fusil à canon scié. J’avais ma carte de presse – en réalité, un livret à couverture cartonnée verte – et un badge d’accès à la porte principale du grand camp de transit de la province de Chonburi. Au début des années quatre-vingt, peu de journalistes couvraient les camps de réfugiés. Les rédacteurs en chef disaient que cela n’intéressait pas les lecteurs. J’y suis allé à tout hasard, sans y avoir été invité ; j’avais pressenti que je trouverais un sujet d’article. En quelque sorte, j’étais un familier des camps depuis 1979, quand les réfugiés, talonnés par les Vietnamiens, avaient commencé à traverser en masse la frontière cambodgienne. Il y avait des histoires avec des drames, du sang et du courage à raconter, tout ce que les comités de rédaction aiment. Les victimes des tirs de l’armée vietnamienne,des femmes et des enfants qui tentaient de fuir en Thaïlande, constituaient de bons sujets d’articles – une grande partie du massacre a été commise par les Khmers eux-mêmes, afin de décourager l’exode. La chair à canon, voyant que les jeux étaient faits, voulait, elle aussi, se sauver. J’ai également écrit des articles sur ce sujet. Je me suis lié avec Rith Samnang au début des années quatre vingt. Ce qui m’avait le plus marqué chez ce garçon de quinze ans qui en paraissait douze, c’était sa façon un peu niaise de sourire de biais et son corps squelettique. Il s’était adapté à la vie du
camp, au manque d’eau, d’électricité, aux cabanes sordides, aux chemins bourbeux durant la saison des pluies, aux fils de fer barbelés qui empêchaient les réfugiés de sortir, à un environnement qui n’était guère mieux qu’un camp de concentration sans les douches mortelles, mais après ce que Sam avait vécu, c’était un coin de paradis sur Terre. En zone de guerre, on apprend à relativiser. On trouvait toujours une personne encore plus déglinguée, mentalement et physiquement, que celle interviewée la veille.
Pays/territoire : Phnom Penh, Cambodia
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