mardi 26 mai 2015

Histoires de réfugiés : Les Lunes Birmanes


Alors que le drame des réfugiés en Asie est d'actualité brûlante, l'occasion est propice pour revenir sur la publication de la bande dessinée ''Lunes Birmanes'', l'opus de Sophie Ansel (textes) et Sam Garcia (dessins), qui propose sans concessions une vision crue de l'actualité birmane, ses bouleversements et les enjeux en cours dans la région du Sud-est asiatique. Le livre a été présenté comme un ouvrage choc et prétend reposer sur des faits réels.

La mort aux trousses, Thazama, un jeune homme évadé des geôles assassines de la junte birmane, franchit les frontières de son pays. Au lieu de trouver l’aide internationale espérée en Thaïlande, il tombe dans un réseau de trafiquants d’êtres humains. Réduit en esclavage, il parvient à s’enfuir et
devient un animal à traquer en Malaisie. Malgré tout, il continue à se battre au nom de la dignité du peuple birman.

Entretien avec Sophie Ansel, auteur des textes:
Votre récit est un témoignage. Pourquoi avez-vous eu envie de raconter cette histoire ? Vous souvenez- vous d’un déclic précis ?
Lorsque je suis partie pour la première fois en Birmanie, ce ne devait être qu’une première étape d’un voyage sac à dos qui aurait bien pu m’emmener autour du monde. J’ai immédiatement été captivée et envoûtée par la Birmanie, un pays qui bouleversait toutes mes certitudes, en particulier du point de vue humain. Plutôt que de la survoler quelques semaines et repartir papillonner dans d’autres pays, j’ai eu envie d’y plonger. Mon séjour s’est prolongé, j’ai commencé à écrire, prendre des photos. Les mois ont passé et chaque rencontre, chaque histoire, chaque trajet étaient un prétexte supplémentaire pour aller plus loin dans un pays-mosaïque avec des moeurs et des croyances toutes plus fascinantes les unes que les autres, des femmes et des hommes à la générosité et l’élégance troublantes dans un pays d’une pauvreté, d’une inégalité et d’une détresse criantes. Le peuple vivait sous le règne d’une dictature terrifiante tandis que le touriste était tiraillé entre révolte et émerveillement. J’ai pris mon temps pour observer, écouter, percevoir, ressentir l’essence du pays et de ses ethnies et absorber une réalité déstabilisante et imperceptible, soutenue par un silence entendu qui accompagnait les sourires. Mon voyage a pris une tournure particulière et inattendue lorsque, rendue dans le Nord (Kachin), j’ai fait la rencontre d’une famille dont la fille avait fui en Malaisie…
Beaucoup de flou sur son sort… J’étais interpellée. Ce fut le premier déclic : j’étais sur le point de redécouvrir la Malaisie que j’avais parcourue en long et en large pendant quatre ans, avec une nouvelle perspective. Et j’avais déjà envie de documenter ce retour aux sources. Mon voyage dans l’exil birman a alors commencé à Kuala Lumpur : en Malaisie, la réalité de la dictature birmane jusqu’au fin fond des États les plus inaccessibles, comme les états Chin, Mon ou encore Kachin (parmi d’autres), s’est d’abord dévoilée dans toute son horreur et sa violence. La Malaisie, comme la Thaïlande, était un déversoir de familles fugitives, éclatées et brisées, de femmes violées par les militaires birmans, d’hommes humiliés et dépossédés, de moines défroqués, de paysans amputés, d’étudiants fugitifs, d’enfants-soldats déserteurs. Déracinés. Dans l’exil, les réfugiés, s’ils pouvaient à peine survivre, avaient recouvré la liberté de parole. Ils parlaient à qui voulait les entendre. Je prenais des notes, des vidéos, je multipliais les rencontres. Je ne savais pas encore exactement comment, mais il me paraissait essentiel de documenter tous ces récits qui étaient un morceau de l’histoire birmane. Très vite, ceux qui revenaient de l’enfer ont partagé leur nouvelle terreur en exil ; leur enfer ne s’était pas arrêté aux frontières. J’ouvrais une boîte de Pandore. Les témoignages se sont enchaînés, révoltants. La communauté internationale s’insurgeait contre les violences perpétrées en Birmanie, mais restait silencieuse face aux déportations à la frontière malaise-thaï et au trafic d’êtres humains pratiqué par des officiers corrompus sur les réfugiés birmans.
Couverture de la bande dessinée
Qui sont vos témoins ? Se sont-ils facilement livrés ?
Chaque case de Lunes birmanes s’est nourrie de la réalité d’un ou plusieurs de ces Birmans, de toutes tribus ou ethnies, avec qui j’ai été en contact ou dont le destin m’a été rapporté. J’ai d’abord mis un pied naïf dans leur monde, les yeux et les oreilles grand ouverts, et ce sont les témoignages qui sont d’abord venus à moi, bien plus que je n’ai été les chercher. Entre 2006 et 2009, les réfugiés birmans étaient terrifiés, pris en chasse, extorqués, violés, déportés et revendus à des trafiquants d’êtres humains. C’est comme ça que j’ai d’abord découvert, abasourdie, les travers de la Malaisie avant d’avoir une démarche plus proactive et de creuser moi-même dans les directions qui me semblaient importantes. En Malaisie, pays qui ne reconnaît pas les réfugiés, il y a trop peu d’organisations travaillant avec les réfugiés qui ont un besoin énorme d’être entendus, écoutés, de partager leurs doutes, leur peur, leur malheur et de crier à l’aide. La confiance s’est aussi inscrite dans la durée, l’espace et le partage de moments forts. Certains de mes témoins sont des fugitifs rencontrés en Birmanie avant leur fuite en Malaisie, comme John, de l’État Kachin, que j’ai rejoint dans un camp clandestin dans une jungle où il avait fui avec 80 autres, après une rafle de son immeuble à Kuala Lumpur. Avec les moments partagés, les témoignages se sont naturellement greffés. J’ai passé de longues journées et nuits avec les Birmans, que ce soit au Myanmar, mais aussi dans les plantations de caoutchouc de Butterworth (Malaisie) avec les Mon, dans les montagnes de Cameron Highlands avec les Karen, dans les jungles avec les Kachin ou les Zomis, dans des containers proches de stations d’épuration avec des
Rohingyas, des squats avec des Rakhines ou des Marahs.
Pays/territoire : Republic of the Union of Myanmar