mardi 26 mai 2015

Dossier Alterasia : Les Rohingyas : un échec régional


La crise humanitaire en cours remet dangereusement en question l’engagement de l’ASEAN d’être « centré sur l’humain » : L’analyse de Mathew Davies*.
L’adhésion de la Birmanie à l’ASEAN, accomplie en 1997, a toujours mis à l’épreuve les règles et normes qui gouvernent cette entité régionale. Mais la nature de ce test a évolué avec la difficile situation des Rohingyas, dont 8 000 représentants sont maintenant pris au piège en pleine mer, dans l’incapacité de poser l’ancre dans les Etats voisins. L’ASEAN et ses membres sont en train d’échouer au test, ce qui pourrait avoir des conséquences fatales pour un des peuples les plus vulnérables de la région.Dans le passé, la Birmanie mettait à l’épreuve les règles diplomatiques de l’ASEAN (engagement de non-intervention et d’égalité souveraine). Dans le passé également, les Etats membres de l’ASEAN ont montré qu’ils étaient prêts à punir publiquement la Birmanie. Cela a été le cas en 2007 par exemple, lorsque le pays s’est engagé dans une sévère répression de la révolution safran. George Yeo, alors Ministre Singapourien des Affaires étrangères, était allé jusqu’à exprimer sa « révulsion » face aux mesures répressives, un ton radical et peu diplomatique envers un collègue de l’ASEAN. La mise à l’épreuve de l’ASEAN dans le cadre de la crise actuelle va bien plus loin que celle des années 2000. La situation des Rohingyas remet dangereusement en question l’engagement de l’ASEAN d’être centré sur l’humain. Nous sommes passés d’un test concernant un ensemble de règles diplomatiques à un test sur la finalité morale de l’entité ASEAN. C’est une véritable épreuve pour les membres de l’ASEAN et il semblerait qu’ils soient en passe de la manquer.
Rohingya_Immigration_Indonesie_Mai2015
Avec des milliers de vies en danger, ce n’est pas la réprobation mais un silence assourdissant qui caractérise la « réponse » de l’ASEAN. L’ASEAN en tant qu’entité n’a rien dit du tout et les Etats membres semblent plus complices du malheur des Rohingyas que désireux de trouver une solution. L’Indonésie et la Malaisie ont ordonné à leurs forces navales de remettre à la mer tous les bateaux de Rohingyas. La Thaïlande, destination traditionnelle pour beaucoup de réfugiés Rohingyas, a récemment sévi contre le trafic d’êtres humains, obligeant les bateaux à chercher des lieux de débarquement plus au sud. Ce n’est pas la première fois que l’ASEAN et les membres régionaux accordent peu d’attention aux Rohingyas. Ils ont accueilli avec impatience l’expérience soigneusement contrôlée de démocratie limitée en Birmanie alors même que le Président Thein Sein réprimait plus brutalement les Rohingyas dans l’Etat de Rakhine. Les accusations répandues contre le rôle des forces militaires de la Birmanie attisant et exploitant les tensions ethniques dans l’Etat de Rakhine ont presque été complètement ignorées dans la précipitation à considérer la Birmanie comme un problème résolu. Les pays occidentaux s’en sont désintéressés de la même façon, levant les sanctions et s’empressant de faire des affaires avec un gouvernement qui avait du sang sur les mains.

Ce n’est pas officiellement un échec de l’ASEAN. Il n’y a en effet aucune règle stipulant que l’ASEAN devrait aider, il n’y a aucune force d’intervention à mobiliser et la Birmanie préférant appeler les Rohingyas des immigrants clandestins plutôt que des citoyens, les arguments techniques pourraient être que l’ASEAN ne peut rien faire pour un peuple qui n’a la protection d’aucun Etat de la région. Mais tout cela est en réalité une tragédie morale cachée derrière un jargon juridique. L’ASEAN s’est en grande fanfare auto-proclamée « centrée sur l’humain ». La justification publique du projet de la communauté de l’ASEAN, qui devrait être finalisé cette année, est de faire de l’ASEAN une entité plus attentive, plus centrée sur la vie des peuples de la région, et non seulement sur celle des élites. Le sort des réfugiés Rohingyas, piégés sur des embarcations de fortune à travers l’Asie du Sud-Est, montre à quel point cette revendication d’être centrée sur l’humain est creuse.

Voilà donc un test clé pour l’ASEAN. Il ne s’agit pas seulement des Rohingyas mais c’est à travers eux que l’expérience sera faite. En fin de compte, se soucier des peuples de la région implique de leur donner la priorité sur les gouvernements qui les persécutent. Les Etats régionaux semblent très réticents à faire ce choix, préférant la platitude des chartes et des déclarations aux décisions difficiles requises pour concrétiser ces bonnes paroles. Si les Etats de la région échouent à répondre au cas des Rohingyas, préférant les laisser mourir en mer que vivre sur la terre, il ne s’agit pas seulement d’un problème propre à la Birmanie. Chaque Etat est responsable de cette décision. Ce serait le signe que le cancer du désintérêt est présent dans les situations les plus évidentes, dans les couloirs du pouvoir en Birmanie, mais aussi à Kuala Lumpur, à Bangkok et à Jakarta.
Quelle serait alors la raison d’être de l’ASEAN ?

* Mathew Davies est maître de conférence et chercheur sur les droits de l’Homme et l’ASEAN à la faculté des Affaires d’Asie Pacifique de Coral Bell, à l’Australian National University.
Traduction : Elsa Favreau
Source (Mathew Davies/New Mandala) : The Rohingya and regional failure
Photo (Identification de migrants Rohingyas, en Indonésie, 23 mai 2015): Romeo Gacad/AFP
Paru dans Cambodge Mag avec l'aimable autorisation d'AlterAsia
Pays/territoire : Republic of the Union of Myanmar