mardi 31 mars 2015

Mékong : les paris sont ouverts…par Nathaniel Eisen

Mékong : les paris sont ouverts

Dans la revue Foreign Policy in Focus, Nathaniel Eisen écrit que le projet de construction du barrage de Don Sahong, sur le Mékong, fournirait de l’énergie à la région, mais à un coût environnemental important.

Les pêcheurs et les fermiers ont depuis longtemps essayé de bloquer un projet de barrage sur le Mekong en République démocratique populaire du Laos (Lao PDR). Plus récemment, ils ont fait connaître leur point de vue lors d’une consultation publique sur le barrage de Don Sahong. Selon toute probabilité, toutefois, leur cause est perdue et le barrage sera construit. “Les paris sont ouverts sur le Mékong” (Great Gamble on the Mekong), un nouveau documentaire du cinéaste et journaliste Tom Fawthrop, détaille avec clairvoyance les probables conséquences de ce barrage et l’échec que cela représente pour la structure coopérative, autrefois prometteuse : la Commission du Mékong (MRC, Mekong River Commission). Le Mékong coule des montagnes de l’Himalaya au Tibet en passant par la Chine, la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam – ces cinq derniers pays constituent le bassin inférieur du Mékong (LMB) – lequel se jette dans la Mer de Chine méridionale. Selon Tom Fawthrop, il procure les protéines et la sécurité alimentaire à 65 millions de personnes sous forme de poisson pour la nourriture et le commerce, l’eau et les nutriments pour les jardins potagers et les fermes commerciales. Dans le même temps, le Mékong a longtemps représenté une source potentielle d’énergie renouvelable. La Chine a déjà construit six barrages sur le Mékong supérieur et prévoit d’en construire encore au moins 14.

Affluent du Mékong
Depuis les années 1950, les discussions sur les barrages sur le principal bassin du Bas-Mékong ont été repoussées, bien qu’elles aient progressé sur ses affluents. En 1995, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Viêtnam ont signé l’Accord sur le Mékong et constitué la Commission du Mékong dont le but est de faciliter la coopération dans la gestion des ressources du Bas-Mekong, elle n’a toutefois pas de pouvoir de décision. Dans le documentaire, il est prévu de bâtir le barrage de Don Sahong à travers du canal principal utilisé par les poissons migrateurs pour contourner les imposantes chutes de Khone près de la frontière entre le Laos et le Cambodge. Ce sera le 2è barrage sur 10 prévus sur le cours principal du Bas-Mékong. La construction de Xayaburi (un autre barrage controversé) a commencé en 2012.

Analyse coût-bénéfice
Le gouvernement laotien et la compagnie finlandaise Poyri, engagée pour surveiller la construction du barrage de Xayaburi affirment que ce barrage fournira une énergie propre à trois millions de personnes en Thaïlande et un million de personnes au Laos. D’après la Commission du Mékong, la construction de barrages sur le cours principal du Bas-Mékong limiterait la gravité des inondations et des sécheresses, la construction des 12 barrages générerait une activité économique de 15 milliards de dollars, créerait 400 000 emplois et réduirait les émissions de gaz à effet de serre de 50 millions de tonnes de CO2 par an d’ici à 2030. Une étude commandée par la Commission en 2010, conduite par le Centre international pour la gestion de l’environnement (ICEM) a conclu que les 12 barrages pourraient couvrir 8% des besoins énergétiques de la région en 2025. Cette étude de l’ICEM montre cependant clairement que les bénéfices ne seront pas distribués équitablement : “intégrer des projets de production hydroélectrique va contribuer à une inégalité dans les pays du Bas-Mékong. Les avantages vont profiter aux utilisateurs des réseaux nationaux, des promoteurs, des financiers et des gouvernements des pays hôtes, alors que la majorité des coûts seront assumés par les communautés riveraines pauvres et vulnérables, certains secteurs économiques. A court et le moyen terme, la pauvreté pourrait s’accentuer.”

Le Laos prévoit d’utiliser les revenus issus de la vente de l’énergie produite par ses barrages pour la constructions de routes urbaines, la protection de la santé et l’éducation, encore que : pendant “la période de concession – ( évaluée par l’ICEM à 25 ans) – après l’achèvement de la construction, la plus grande partie des revenus reviendra aux financiers et aux promoteurs. Selon les universitaires et les travailleurs volontaires interrogés dans le documentaire de Tom Fawthrop, l’influence réelle des barrages est imprévisible mais aura probablement des conséquences néfastes. Chhith Sam Ath, un employé du WWF au Cambodge a déclaré : “ Le barrage de Don Sahong conduira malheureusement le Cambodge et le Vietnam à une véritable crise alimentaire.” Ils prévoient qu’en plus de l’inondation des jardins le long du fleuve et la diminution du stock de poissons, la rétention des substances nutritives par les barrages nuira à la production de riz au Viêtnam faisant monter les cours des denrées alimentaires.

L’étude d’ICEM de 2010 a conclu que la construction des 11 barrages principaux sur le Bas-Mékong réduirait la pêche sauvage (“de capture”) (non élevée) de 16%. Au total les barrages construits et ceux en projet sur le Mékong supérieur et le Bassin du Bas-Mékong ferait monter ce chiffre de 26 à 42%. La nouvelle aquaculture associée aux barrages compenserait seulement 10% de cette perte. Le Laos et ses promoteurs annoncent pouvoir atténuer les pertes de poissons – Poyry soutient que les portes à poissons permettront le passage de 80% des poissons migrateurs de haut en bas du courant, alors que MegaFirst la société malaisienne prévoit pour le Hou Sahong d’élargir et de creuser plus profondément les canaux adjacents afin de fournir aux poissons un itinéraire de déviation. Cependant les portes que Poyry prévoit d’installer n’ont jamais été testées sur les variétés de poissons du Mékong et la conception des passes à poissons doit tenir compte du comportement des caractéristiques des espèces, et de la sensibilité de facteurs tels que l’oxygène et les éléments nutritifs. Comme le concède le directeur du projet de Poyry “C’est seulement après la construction qu’on verra si les poissons passent”. Rendre le Laos coupable de ne pas avoir testé les portes à poissons avant la construction du barrage semble injuste. Mais cette technologie aurait pu être expérimentée à une échelle plus petite, sur un barrage plus petit avec moins d’impact, sur un affluent par exemple.

Le processus politique
Face à cette incertitude, le rapport ICEM recommande de repousser jusqu’à 2020 toute construction de barrage, mettant ces années à profit pour en étudier les impacts sur le Mékong Supérieur et les affluents du Bas-Mekong. Dans un plan stratégique quinquennal publié en mars 2011, le conseil de la MRC a également recommandé, outre des études supplémentaires, une Procédure de notification, consultation préalable et accord (PNPCA), procédure interne de la MRC pour les pays membres d’examiner et de formuler des commentaires sur les propositions. Cependant 8 mois après, Poyry a annoncé que le Laos avait rempli ses obligations conformément à l’accord de 1955 et pouvait commencer la construction du barrage de Xayaburi. L’année suivante, en novembre 2012, Poyry a bénéficié d’un contrat de 8 ans pour superviser la construction et les travaux d’ingénierie de Xayaburi.
Poyry a affirmé à l’époque avoir pris en compte les inquiètudes des pays concernés. Pourtant en Janvier 2013, leurs préoccupations n’ayant pas été aobrdées, le Cambodge et le Vietnam ont vigoureusement protesté et ont exigé – en vain – l’arrêt de la construction.

Avec l'aimable autorisation d'Alterasia
Pays/territoire : Mekong River
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