mercredi 4 mars 2015

Fête des génies : le sang, la foule et les « possédés »

le sang, la foule et les « possédés »

Jeudi 5 mars, en clôture de 15 jours de festivités autour du Nouvel an lunaire, se tiendra la « fête des génies », impressionnante cérémonie collective de possession, profondément liée à l’identité et aux traditions sino-khmères. Au cours de ce rituel de « réajustement » des rapports entre les esprits et les hommes, dans cette période annuelle de transition, des médiums entrent en transe à une heure donnée, se disant habités par les personnages mythiques du panthéon chinois (dieu de la guerre, déesse de la compassion…). Vêtus d’habits de cérémonie, les possédés, yeux révulsés, se livrent à des démonstrations de force, se mutilant pour certains la langue, les joues ou le torse, au milieu du bruit assourdissant des pétarades et des tambours. (ci-dessous cérémonie captée en 2013, par Simon Terrassier, Nicolas Pollet, Céline Ngi et l’auteur):




Aujourd’hui, la principale concentration de médiums au jour J a lieu à Takmao, dans un temple situé non loin du Bassac, à dix kilomètres au sud de la capitale. Avant guerre, ceux-ci marchaient en un nombre bien plus imposant jusqu’au cœur de la ville. « Dans les années 1950, les rues étaient bloquées, et ils défilaient par centaines jusqu’au Palais royal », explique Léo Phiv, dentiste chinois de 72 ans, et figure de la communauté francophone de Phnom Penh.  « Les médiums se coupent la langue et s’entaillent les joues, afin de couvrir de leur sang des papiers marqués d’idéogrammes : les gens accrochent ensuite ces papiers à leur porte afin d’éloigner les mauvais esprits », précise encore Léo, dont le père dirigeait à l’époque une pagode chinoise. « Le sang sert aussi à laver les mauvaises actions de l’année écoulée », nous expliquait il y a deux ans Heang, honorable père de famille qui accompagnait ce jour-là son fils cadet possédé par l’esprit de la déesse Kouan Yin. (ci-dessous couverture du magazine « Indochine » de 1954, et vidéo de la fête des génies de 1965).



Durant les années sombres du Cambodge, cette pratique avait disparu, à l’instar de toute la vie sociale des Chinois du Cambodge. La communauté, souvent urbaine et commerçante, avait été particulièrement touchée par les persécutions du régime de Pol Pot. « C’est à partir de 1992 que les choses ont commencé à renaitre, et que notre association a rouvert ses portes », explique Taing Eak Shing, secrétaire général de l’Association des Chinois du Cambodge. La fête des génies a pu alors aussi reprendre ses droits. Ce rituel fascinant s’est maintenu depuis lors chaque année. Des fragrances violentes et mystiques, une kermesse dantesque, aux portes de la capitale et de son apparent vernis d’« occidentalisation ».
Samuel Bartholin
Pays/territoire : Ta Khmao, Cambodia
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