mercredi 11 février 2015

Pierre Legros et Somaly Mam, la vraie rencontre

La vraie rencontre

L’histoire de Somaly Mam, l’activiste pasionaria de la lutte contre le trafic humain en Asie du Sud Est, a fait couler beaucoup d’encre dans la presse cambodgienne et les médias internationaux anglophones. En juin, la légende de Somaly s’effondre, du haut de son image qu’elle croyait intouchable. La favorite des médias américains et  des galas de bienfaisance a du démissionner de la fondation qu’elle avait créée et qui finançait les actions sur le terrain de l’AFESIP au Cambodge, une autre association créée par Somaly Mam et son ex-époux Pierre Legros. Les raisons de cette déchéance qui risque d’avoir de lourdes conséquences sur l’éthique des journalistes, sur la crédibilité de l’humanitaire, et les méthodes des ONG : Sa biographie a été un vaste mensonge et certains témoignages de ses rescapées ont été montés de toutes pièces.

Contexte
Nous sommes en 1995, le long de cette grande avenue qui prolonge le rond-point après les bâtiments hauts et blancs de l’Ambassade de France. Chacun connait cette rue sous le nom de ‘’la Rue des Petites Fleurs’’, tout un symbole. Sur près de deux kilomètres, ce ne sont que baraquements gris, fragiles et précaires, posés entre une chaussée en terre battue et un bord de lac envahi par les ordures ménagères. Parfois, entre quelques-uns de ces bâtiments, un guest-house de béton, alternative pour la nuit en charmante compagnie, utilisée par les clients de ces bordels miséreux et qui souhaitent un minimum de confort pour un ‘’long time’’ au lieu du ‘’short time’’, expressions utilisées par les filles pour différencier une passe rapide dans une baraque glauque et une nuit entière dans une chambre d’hôtel avec un client.

En ce matin de 1995, l’un des baraquements est agité, les filles, une dizaine, sont encore en pyjama, le visage bouffi de trop de fard et de trop peu de sommeil de la nuit précédente, les épaules basses, alignées maladroitement devant une véranda en bois sous laquelle s’engouffrent des nuages de poussière à chaque passage de véhicule. Un policier ventru les inspecte sous l’œil noir de la Mamasan (femme proxénète en Khmer). Des gifles sont données, on entend des pleurs, la Mamasan qui vocifère, le policier qui parle de chiffres. Les recettes de la nuit n’ont pas été suffisantes. Les filles punies par quelques gifles et des remontrances retournent alors en sanglotant à l’intérieur de leur taudis, lieu de vie, de travail et de misère pour des filles dont certaines ne semblent pas avoir plus de 15 ans. Elles travaillent toute la nuit, le prix d’une passe est de 5000 riels (1,25 dollars) pour les Cambodgiens qui vont et viennent toutes la nuit pour des passes généralement rapides. Pour un demi-dollar de plus, le préservatif ne sera pas imposé, un demi-dollar, le prix d’une vie. A quelques dizaines de kilomètres de là, l’infâme K11 ou Red Light District propose sans vergogne des enfants de 8 à 10 ans dans des bâtiments un peu plus solides, avec l’entrée signalée par une petite ampoule rouge sous laquelle des jeunes proxénètes ou employés de proxénètes montent la garde en jouant aux cartes. Un journaliste d’ABC, en caméra cachée, avait réussi à pénétrer un de ces bordels pour pédophiles en se faisant passer pour un client. Son reportage montrera des groupes de fillettes affluant autour de lui et proposant un Nia Niam (sexe oral) pour 20$ avec la ou les gamines de son choix. Le Red Light District est officiellement fermé aujourd’hui mais il est probable au vu des affaires récurrentes de pédophilie qui alimentent toujours et encore la presse locale, que ces pratiques existent toujours avec des Mamasan et des réseaux qui opèrent de façon plus rampante et plus clandestine.

Somaly enfant
Ces scènes et ces images pénibles vont devenir le leitmotiv de Somaly Mam dans sa lutte contre la prostitution et la traite des humains. Mais, à l’inverse de ce qu’elle a prétendu pendant de si longues années, elle ne les a pas vécues. Somaly Mam n’est pas originaire des villages montagneux du Mondolkiri, n’a pas été abusée et vendue à des proxénètes par un grand père ou un chinois peu scrupuleux. Somaly Mam est arrivée en 1981 dans le petit village de Thlok Chhrov dans la province de Kampong Chhnan, une région à l’activité essentiellement axée sur la pêche en eau douce. Ses camarades de classe et professeurs se  rappellent d’une jeune fille assez jolie, brillante, qui habitait une belle maison avec ses parents adoptifs, Mam Khon Pen et  Navy. Somaly Mam continuera sa scolarité au moins jusqu’en 1987.  D’anciens camarades de classe tels Nareth Sam et l’ancien directeur du Collège, Monsieur Thou Soy,  aujourd’hui âgé de 68 ans, confirmeront  cet élément de biographie. Une biographie bien éloignée des scènes de torture et de vie d’esclave sexuel décrites dans le livre de Somaly Mam, ‘’le silence de l’innocence’’ écrit en 2005. Mais, si elle n’est pas esclave, la jeune Somaly  vit tout de même dans le contexte de l’après khmer rouge, un pays où aucune famille n’est intacte, où il est impossible de rencontrer quelqu’un dont un membre de la famille n’ait pas été tué, mutilé ou traumatisé par les années Pol Pot, un pays où la vie ne vaut pas grand-chose, où les gens se sont habitués à la guerre, au pillage et aux viols. Quels étaient les espoirs de Somaly ? Les années qui suivent son départ du village restent sensiblement floues. Les habitants du village suggèrent à plusieurs reprises que Somaly Mam ne s’entendait pas avec ses parents adoptifs et qu’elle se serait enfuie.

Somaly Mam dans les années 1990
On retrouve Somaly Mam en 1991, elle a 21 ans A Phnom Penh, une ville encore meurtrie. Onze ans après la chute du régime sanguinaire de Pol Pot, le pays est à genoux, privé de ses intellectuels, de ses chercheurs, de ses cadres, massacrés, morts de faim de maladie ou d’épuisement. Le gouvernement pro Vietnamien ne parvient pas à maintenir la paix dans le pays, les guérillas qui rassemblent des mouvements divers allant des Khmers Rouges aux factions royalistes sèment la destruction dans les provinces. Phnom Penh, vidée de ses habitants en 1975 est repeuplée de façon chaotique. Les affairistes s’emparent de l’immobilier abandonné, les paysans chassés par la guérilla installent leurs poules et chèvres dans les appartements laissés par la première vague de ‘’réappropriation’’. Le pays est exsangue, la malnutrition et les épidémies causent des milliers de morts, les familles ne disposent plus ni d'alimentation, ni de médicaments. Pour assurer la pérennité des accords de Paris, signés le 23 octobre et censés apporter un retour progressif à la paix, l’ONU déploie la force dite UNTAC ‘’ United Nations Transitional Authority in Cambodia’’, une autorité provisoire qui va envoyer 16000 soldats et 3360 policiers venus de 45 pays différents. Près de vingt mille militaires, en majorité célibataires débarquent en compagnie des centaines de personnels d’ONG d’urgence, créant ainsi une nouvelle niche dans un pays affamé où les prostituées étaient 6000 avant leur arrivée et plus de 20 000 durant le séjour des troupes. La prostitution locale fleurit, attire les réseaux des pays voisins, des filières s’organisent avec le Vietnam en pleine crise économique. A Phnom Penh, dans le centre, les bars à filles se multiplient pour divertir ces ‘’barangs ‘’ (étrangers) venus aider la reconstruction du Cambodge.

Pierre Legros
Pierre Legros
Dans ce Phnom Penh très particulier débarque Pierre Legros, jeune biologiste français qui a déjà travaillé pour le développement au Cameroun, au Laos et à la frontière thaïlandaise pour Médecins Sans Frontières. En 1991, il est affecté au centre national de malariologie de Phnom Penh. La capitale Cambodgienne est un peu plus sécurisée que la province avec une armée omniprésente.  Les anciens chefs Khmers Rouges tentent des retours, provoquent des incidents meurtriers dans les rues de la ville, le couvre-feu est en vigueur régulièrement. Dans ce contexte de tension, les distractions sont rares, quelques bars dans la ville attirent les expatriés et quelques ‘’free-lance’’, appellation quasi locale pour des filles qui se prostituent sans dépendre d’une Mamasan ou d’un réseau organisé, parfois des provinciales fuyant la violence, des étudiantes qui s’ennuient, ou simplement des jeunes femmes perdues et sans ressources à la recherche du ‘’barang boyfriend’’. Parmi elles, Somaly Mam, la Micmaow (appellation khmer désignant une provinciale qui cherche un blanc) sort du lot des jeunes khmères qui fréquentent le bar. Somaly Mam est diablement belle, de cette beauté différente, de cette beauté qui fait tourner les regards même au milieu des jolies poupées exotiques qui peuplent le bar. Somaly Mam a un sourire qui lui éclaire la moitié du visage, des yeux amandes parfois perdus, parfois implorants, parfois durs. Pierre Legros dira d’elle plus tard qu’il avait été séduit par son allure de femme déterminée. Dans ce bar situé entre la colline du Wat Phnom et l’institut Pasteur va naitre une histoire d’amour entre le jeune biologiste actif et ambitieux et la future diva de l’humanitaire, une histoire qui va propulser le Cambodge et le fléau de la prostitution sous les feux de la rampe pendant 20 ans.En 1993, le couple quitte le Cambodge pour Paris. Ils n’y resteront qu’une année avant de revenir au Cambodge et créer ensemble l’AFESIP (Agir pour les Femmes en Situation Précaire). 
Christophe Gargiulo
Pays/territoire : Cambodia
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