mercredi 11 février 2015

Exclusif, interview de Pierre Legros à propos de Somaly Mam

Entretien avec Pierre Legros

Cette interview est l'un des éléments d'un projet média, à paraître vers avril 2015,  destiné à comprendre l'aventure et le phénomène Somaly Mam au travers du regard de Pierre Legros, son mari et pygmalion. Cet entretien avec Pierre Legros est à rappeler et à analyser dans son contexte, c'est-à-dire quelques semaines après le scandale révélé par Newsweek et donc avant le ''retour'' de la diva déchue. Interview d'autant plus intéressante qu'elle est loin de révéler un caractère revanchard ou amer, les propos de Pierre Legros vis-à-vis de son épouse restent pleins de nuance et de modération et cela force une certaine forme de respect vis-à-vis d'un homme que les médias ont souvent oublié au bénéfice de la légende Somaly.

Comment a été créée l’AFESIP ?
L’idée de créer l’AFESIP a germé dès 1993. A l’époque, au Cambodge, il y avait beaucoup d’ONG d’assistance médicale mais peu ou sinon pas d’associations de type social. Je sentais qu’il y avait un besoin à la vue de l’explosion de la prostitution, de la situation de la femme Cambodgienne à cette époque et de la menace d’explosion du Sida. Nous étions trois personnes impliquées, Somaly, un ancien de Médecins Sans Frontières et moi-même. C’est un détail important qui a été constamment et malheureusement oublié ou omis dans les déclarations de Somaly Mam. Il faut aussi savoir que créer une ONG en 1993 était un véritable parcours du combattant, cela n’a pas été facile du tout. Les premiers mois, l’association a entièrement fonctionné en utilisant mes propres deniers.

Pierre Legros
En sus de l’urgence de pallier à une situation de manque dans l’aide aux femmes déployée par les ONG, je voulais aussi que Somaly puisse s’émanciper et avoir sa propre situation. Dans ma conception du couple, mixte ou non, la femme doit pouvoir acquérir son indépendance. Le projet AFESIP a été pensé très professionnellement, il fallait faire des études de terrain, des évaluations, proposer un projet solide. Somaly a commencé à travailler sur le terrain en visitant les maisons closes, à s’entretenir avec les prostituées. C’était un bon choix, elle avait ce petit plus qui attirait la confiance et les filles se confiaient à elle spontanément. C’était un travailleur social, rien de moins, rien de plus, mais elle avait cette réelle  qualité d’attirer la confiance, il ne faut pas lui enlever cela.

Quelle répartition des rôles, quels premiers donneurs  pour l’AFESIP ?
Nous avions reparti les rôles très naturellement, mon collègue était l’administratif, moi je finançais et gérais, et Somaly nourrissait le projet de données en visitant les bordels. Non sans mal et après quelques vives discussions, l’UNICEF a accepté de nous financer, ce fut notre premier gros donneur pour ce projet. Il y a eu ensuite Save the Children et le PADEK qui, je crois, n’existe plus aujourd’hui. Le premier refuge a été notre habitation, l’association s’est ensuite très vite développée jusqu’en 1998, année durant laquelle j’ai commencé à me consacrer à plein temps à l’AFESIP.

A propos de la rupture professionnelle et personnelle avec Somaly Mam ?
J’ai donné ma démission en 2004, suite à de nombreux désaccords et pressions venant de Somaly et à des menaces de mort permanentes venant de son garde du corps qui était devenu son amant. Quand elle m’a fait part de son souhait de m’évincer, j’avais quotidiennement des menaces on ne peut plus  claires, une kalachnikov posée sur mon bureau  tous les matins. Avec tant de pression, je n’avais pas d’autre choix que celui de démissionner. Je me suis alors retrouvé quasiment nu, sans mes affaires, sans travail, sans le droit de voir nos enfants du jour au lendemain.

Pierre Legros
Rupture dans quel contexte ?
En 2004, l’AFESIP était devenue la plus grosse ONG de lutte contre le trafic de femmes et d’enfants pour l’esclavage sexuel en Asie du Sud-Est. Nos ambitions étaient internationales et la visibilité que donnait Somaly à l’association avec ses qualités de communicantes contribuait à accroitre notre notoriété et notre réputation. Mais, il faut savoir que Somaly n’a jamais ouvert un dossier, elle était notre vitrine mais j’étais le chef de projet, l’homme qui préparait les dossiers et il y avait un travail phénoménal. Somaly était intelligente mais n’avait ni l’instruction ni l’éducation pour être capable de monter un projet, ni même de préparer des visites d’état. Même si elle jouait très bien son rôle, il fallait une préparation permanente. Elle avait une vision cloisonnée, aucune ouverture sur le monde mais montrait parfois une capacité d’adaptation extraordinaire. Elle savait parfois aussi  parer à l’imprévu comme durant ce show pour la télévision barcelonaise où elle a humilié une journaliste qui devenait indiscrète.

Quels points de désaccord ?
Au niveau communication, nous avions eu la chance d’avoir cette fameuse émission ‘’Envoyé Spécial’’ en 1998 qui nous a permis d’amorcer une notoriété relayée ensuite par les multiples apparitions de Somaly sur les télévisions étrangères, en particuliers les TV américaines. Mais, étant conscient de l’aspect ‘’vite consommé’’ de la télévision, je voulais qu’il y ait un document plus fort, en l’occurrence un livre. Cela a été un substantiel point de désaccord. Ce que m’a montré l’éditeur qui avait travaillé avec elle ne correspondait absolument pas aux textes préparés auparavant, j’ai même menacé ce dernier de procès. Cette époque est aussi celle de la collaboration avec l’Espagne qui souhait diversifier sa politique d’aide au développement et s’implanter en Asie du Sud Est. Notre projet leur plaisait et  l’Espagne acceptait de participer au projet à hauteur de trois millions de dollars. Cette collaboration a ensuite été largement malmenée par des détournements. Quand je suis parti, Somaly a entrepris de révolutionner l’AFESIP, de façon plutôt contestable, elle a passé son temps à monter les Khmers contre les collaborateurs occidentaux.

Pierre Legros
Somaly, avait-elle de la compassion pour la cause qu’elle défendait avec ardeur devant les médias ?
Somaly Mam est une actrice redoutable. Je suis certain aujourd’hui qu’elle n’a eu que peu d’empathie pour la cause qu’elle était censée servir. L’opportunité d’avoir été sous les feux de la rampe et cette explosion médiatique a servi son côté narcissique à l’extrême. Je pense même qu’il y a un côté pathologique dans cet excès d’individualisme et dans les décisions qu’elle a prises. Mais elle a été bien servie et bien appuyée par une certaine presse dans cette période d’après 2004. Aucun journaliste n’osait la contredire. Devenue la figure de proue des féministes et le chouchou des médias américains, un article un peu sérieux sur les incohérences de Somaly n’avait aucune chance d’être publié. Il fallait rester politiquement correct, pas question de décrire Somaly Mam autrement que comme une femme merveilleuse et dévouée pour la cause. Elle les a utilisés, ils l’ont utilisée.

Compréhensible ?
Oui, c’est compréhensible, rien ne dit qu’une autre femme ou même vous ou moi n’aurions pas fait de même dans de telles circonstances. Somaly vient d’un petit village, elle a grandi dans un contexte de pauvreté, de guerre civile, elle s’est prostituée comme tant d’autres qui voulaient fuir la situation difficile du Cambodge dans les années 90. C’est une petite fille des rizières qui se retrouve propulsée au rang de star internationale, virtuellement éligible pour le prix Nobel de la Paix, qui est capable de gérer une telle situation sans déraper ? Quant aux journalistes, cela remet sérieusement en question quelques problèmes d’éthique et de courage.

Pourquoi aller si loin dans la fabrication de témoignages ?
Quant à la fabrication d’histoires, cela n’est pas excessivement surprenant, je connais l’Asie depuis 25 ans et Somaly Mam n’est absolument pas la seule à avoir fabriqué une image pour récolter des fonds ou à d’autres fins. Cela se passe tous les jours, à tous les niveaux et particulièrement au Cambodge, pays envahi par les ONG qui ont besoin de conserver leurs privilèges pour des raisons de confort, de stratégie politique et d’influence, donc besoin de vitrines, de bonnes histoires et de bonnes statistiques. En cela, les ONG sont largement confortés dans leur stratégie par les Cambodgiens qui y trouvent leur compte avec la part qui leur revient. Je parle des Cambodgiens qui profitent du système, pas de ceux qui devraient bénéficier de notre aide, ils ne reçoivent que la portion congrue. Je suis très critique vis-à-vis des ONG dans ce pays et je souhaite que les choses changent, j’y travaille. Le seul point positif que je pourrais souligner à propos des ONG est qu’elles ont favorisé l’émergence d’une classe moyenne qui inculque des valeurs un peu plus nobles que la prédominance absolue  de l’argent comme reconnaissance sociale.

Rapidement, quel serait le bilan de l’AFESIP ?
Nous avions assez de fonds et de potentiel de développement pour faire bouger les choses et pallier aux besoins urgents mais je voulais aller plus loin malgré les risques. Il faudrait une coopération transcontinentale, l’implication sérieuse des polices du monde entier et couper les racines du mal même si elles semblent parfois intouchables. Il y a eu beaucoup de travail social durant la période où j’y travaillais et forcement des impacts positifs, mais je voulais vraiment aller plus loin. Pour éradiquer la traite des humains et les abus sexuels, il faut aller plus loin, plus haut, beaucoup plus loin, beaucoup plus haut. Cela peut sembler risqué, mais je suis un battant, je n’ai pas peur des challenges aussi insurmontables semblent-ils être…

Pierre Legros
Après la rupture de 2004, quel a été votre parcours ?
Un enfer. Je l’ai déjà dit, je me suis retrouvé à vivre sur mon bateau sur le Mékong, sans rien, sans accès à mes dossiers, sans indemnités, sans mes affaires personnelles. En sus, Somaly a largement contribué à me diaboliser à l’extrême en lâchant quelques rumeurs bien appuyées et relayées par ses ‘’amies’’ féministes. C’était tellement facile, j’étais devenu le méchant. Dans son esprit, il n’y a pas de nuance, il n’y a aucune chance qu’elle prenne une position nuancée et que le travail accompli puisse perdurer de façon pérenne. Elle a un schéma simpliste : les gentils d’un côté avec elle, les méchants de l’autre avec moi, son raisonnement ne va pas plus loin. J’ai donc continué à travailler en indépendant çà et là en donnant des consultances. 

Rancœur ou esprit de revanche ?
Non, je me dis simplement que la roue tourne et qu’il y a un moment où la vérité doit éclater.

Il y a-t-il toujours des menaces ?
Directement non, mais je reste prudent. Je l’ai dit, il y a un côté pathologique dans sa personnalité, elle refuse de croire en la réalité, on ne sait jamais.

Quelles réactions autour du scandale récent ?
Du coté Cambodgien, Somaly est perçue comme une honte car elle fait perdre la face en ayant menti publiquement et cela, les Khmers n’aiment pas du tout. Du coté Hollywood, elle s’est brûlée, elle s’est isolée. Il faut rappeler qu’elle avait tout de même du beau monde, people et politique, dans le Conseil d’ Administration de la fondation Somaly et que ces gens-là n’aiment pas du tout la mauvaise publicité. Si la France a assez peu relayé l’histoire jusque-là, c’est un gros scandale aux Etats-Unis. Elle fait perdre la face à Hillary Clinton qui était la présidente d’honneur de la Fondation Somaly, ne pas oublier aussi que John Kerry dégoulinait de compliments à son sujet…je vois difficilement comment Somaly pourrait retourner la situation.

Que va devenir l’AFESIP ?
L’ONG n’a plus de donneur, sa figure de proue s’est effondrée, le personnel khmer va pointer du doigt Somaly Mam en lui rappelant que ses mensonges et autres ont contribué directement à vider les caisses. Ils ne vont pas lui pardonner et ces gens-là, s’ils n’ont plus de salaire au sein de l’AFESIP, ils partiront.

Que va devenir Somaly Mam ?
Je ne vais pas la plaindre, elle s’est considérablement enrichie grâce au réseau créé autour d’elle avec l’AFESIP. Quant à son enrichissement présumé et probable avec la fondation Somaly, j’attends de voir les comptes et l’audit qui sortira en Novembre.

Pour résumer en un mot l’histoire de l’AFESIP après votre départ ?
Du gâchis

A titre purement personnel, quel souvenir de Somaly Mam ?
Malgré tout, en occultant les évènements dévastateurs liés à la rupture et aux débordements de Somaly, je veux garder l’image d’une belle histoire.


Pays/territoire : Cambodia
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