samedi 7 février 2015

Archives, un français devenu roi en Indochine, 2ème partie

Marie 1er , Roi des Sédangs
ou l'histoire rocambolesque d'un aventurier français en pays Moï en 1888

Deuxième partie, et fin


Quelques artifices pour faciliter l'adhésion des tribus
Mayréna n'ignorait pas que les hommes des tribus étaient toujours armés de flèches empoisonnés au curare et qu'ils s'en servaient indifféremment contre les fauves, contre le gibier comestibles.. et les étrangers - européens et asiatiques - dont ils estimaient la présence indésirable chez eux. La prudence avait donc suggéré à l'envoyé de Constans de se prémunir, au moyen d'une cotte de mailles, contre le danger de ces flèches, le plus souvent lancés par d'adroits tireurs, d'un coin de forêt ou ils restent invisibles. C'est pourquoi un jour que le chef des Sedangs, à qui il arrivait parfois de douter que Mayréna fut invulnérable, demande l'épreuve des flèches. Le conquistador hésita d'autant moins à accepter de se prêter à l'expérience qu'il avait toujours sur lui cette cotte salutaire. Un Moï, deux Moïs, puis trois Moïs tirèrent sur lui à bout portant. Les pointes empoissonnées des flèches se brisèrent sur la tunique protectrice et retombèrent au pied de la .. cible, restée debout et vivante, ce qui renforça encore l'admiration des Moïs pour le chef qu'ils s'étaient donnés. Les choses faillirent mal tournées lorsqu'on lui demanda s'il consentait à laisser tirer sur lui avec son propre revolver.. Mayréna, qui n'était jamais à cours d'arguments, répliqua qu'il ne fallait pas indisposer les Génies en répétant séance tenante une telle opération, qui pourrait à la longue, leurs sembler une bravade. Mais il ajouta que rien n'empêcherait de faire, le lendemain, une seconde expérience, à laquelle il se déclarait heureux de se prêter.


De la sorte Mayréna eut toute la nuit pour préparer la comédie qu'il allait leurs jouer. A la place du plomb contenu dans les balles, il mis des boulettes de coton qui, sous l'action d'un colorant approprié, prirent la teinte des projectiles. L'expérience eut lieu le lendemain; ce fut Mercurol, le complice de Mayréna, qui tira. Les boulettes en coton s'en allèrent en fumée, brûlées par la charge de poudre à laquelle l'amorce mettait le feu à chaque coup tiré. Les Moïs ne s'aperçurent nullement de la supercherie et de Mayréna essuya bravement, sans sourciller, les cinq coups de feu lâchés sur lui, à bout portant, par Mercurol. Après quoi, crachant aux pieds de ses sujets ébahis les balles qu'il avait pris la précaution de mettre dans sa bouche à leur insu, il leur dit :
- vous voyez bien que rien ne peut m'atteindre. Au fur et à mesure que les projectiles partaient du pistolet, je les ai avalés et je vous les renvoie, il n'en manque pas un !
Ces êtres simplistes déliraient littéralement. Ils avaient enfin trouvé un chef aimé et protégé des Dieux, qu'ils étaient prêts à suivre n'importe ou. Pendant toute la durée de la cérémonie, le nouveau monarque avait revêtu un véritable uniforme d'apparat : dolman bleu sur le drap duquel scintillait broderies et galons d'or, avec le pantalon blanc traditionnel que portaient tous les coloniaux de cette époque et, pour que ce costume fut aux couleurs françaises, une ceinture rouge serrait la taille de Marie 1er. Une épée en clinquant, de la poignée à son extrémité, complétait cette brillante tenue royale.

Mayréna
Comment rentabiliser son affaire ?
Jusque là, tout paraissait marcher à merveille pour le roi des Moïs. Le seul point noir résidait dans le coté financier de son affaire. Mais comment remédier à une telle lacune dans un pays neuf, de mœurs primitive, dont les habitants n'étaient nullement préparés à payer les contributions, sans lesquelles un régime qu'il soit, de forme monarchique ou républicaine, ne saurait vivre ? Pour pallier à cette difficulté, de Mayréna s'avisa, de créer des ordres honorifiques: l'Ordre du Royaume des Sedangs, l'Ordre du Mérite Militaire et celui du Mérite Civil. Il fit, dans les premiers temps surtout, un commerce assez lucratif de ces diverses ordres, non en Indochine, mais surtout dans les pays voisins, à Hong Kong et à Bangkok notamment. 

Les félicitations du résident de Qui Nhom
Aux 1ers jours de septembre 1888, la ville de Qui Nhom eut une grande et joyeuse émotion : Marie 1er daignait la visiter, ou pour dire vrai, Sa majesté, délaissant pour peu de mois son royaume montagneux, descendait dans la plaine afin de défendre son bien et aussi de chercher des capitaux pour mettre en exploitation les immenses richesses du Deh Sédan. Marie 1er est félicité par C Lemire, qui donne un repas officiel en son honneur. En transmettant au Gouverneur Général la constitution de la fédération, Lemire ajoute ceci : " De Mayréna poursuivra par tous les moyens, quels qu'ils soient, l'indépendance et la reconnaissance de son royaume des Sédangs.. S'il est reconnu Roi, il acceptera les propositions qu'il aurait reçues des allemands, des siamois, des anglais et des chinois. Il consent à ce que la France se substitue à lui chez les Sedangs, sous condition d'une honnête indemnité ou d'une annuité... Que faire ?" Pendant ce temps, Marie 1er, dont la devise royale est "Jamais Céder, Toujours s'aidant" raconte par voix de presse son expédition, raconte comment son intervention empêcha l'accès aux Prussiens de ces territoires... Il explique aussi disposer de 10.000 guerriers...

Ville de Qui Nhom
Voyage à Hanoi
Pour mieux convaincre du bien fondé de sa démarche, Marie 1er décide d'aller à Hanoi, pour rencontrer le Résident Général de l'Annam Tonkin. A peine est il au Tonkin qu'il met sous presse les diplômes de l'ordre de Sainte Marguerite et qu'il passe commande de 200 costumes militaires et des costumes d'apparat à un chinois, qui, tombé sous le charme du personnage, vend son fonds et s'apprête à le suivre à Hong Kong.. Malgré de longs articles de presse paru dans le courrier de Haiphong, Mayréna n'arrive pas à convaincre. Il s'embarque alors pour Hong Kong le 11 novembre 1888, en compagnie du chinois, et de 3 domestiques annamites.

Accueil royal à Hong Kong
L'accueil est autrement plus chaleureux ! Marie 1er raconte : "Je me suis rendu à Hong Kong, sur territoire anglais. Le Times de Londres avait fait les plus grand éloges sur moi ; tous les journaux locaux étaient pour moi. En arrivant ici, j'ai fait passer ma carte au Gouverneur ; nous étions arrivé ici à 1h du matin ; à 7 heures, l'aide de camp du Gouverneur était chez moi. Je fis ma visite en grande tenue : pantalon blanc, bande d'or, dolman rouge, grand cordon de Ste Marguerite. Le gouverneur a causé avec moi pendant 1 heure, la carte sous les yeux. Le Dimanche, il y avait un grand dîner, toutes les notabilités anglaises [..] Le consul m'a dit "Maintenant passons aux choses sérieuses, c'est à dire à l'organisation". Le consul effectue des démarches auprès du directeur de la Chartered Bank. Celui ci est venu me voir hier avec le consul et m'a proposé de faire un capital de 20 millions.. Dimanche, je dîne chez le consul avec les financiers pour finir cette question". Toutefois, en décembre, les difficultés s'accumulent... Une histoire de fausse traite de 200.000 francs jette le discrédit sur le personnage. La France le rejette, les anglais, enfin avertis, le repousse. Mayréna va commettre une ignominie, proposer "son royaume" à l'Allemagne ! Lui qui avait combattu si vaillamment en 1871...Tout le monde s'écarte alors de Mayréna. En Indochine, le sujet commence à passionner l'opinion publique. La presse - Le Courrier d'Haiphong - relate les principaux faits et fait témoigner les principaux protagonistes, dont le père Guerlach. Ceux ci défendent leur honneur et se plaignent d'avoir été abusé par Mayréna.

Mayréna
La fin annoncée
Le Gouvernement Général de l'Indochine, désirant en finir avec cette histoire de royaume indépendant, chargea tout de suite le nouveau résident de Binh Djinh, M Guiomar, d'une mission en pays Moi. Aidé par les Missionnaires, le Résident assembla aussitôt les chefs des 42 villages qui avaient liés partie avec Marie 1er. Au cours de cette palabre, tous les Mois qui, un an auparavant, avaient si légèrement juré fidélité à leur Roi jurèrent avec une naïveté aussi spontané, fidélité à la France...Ceux qui détenaient encore des traités les remirent à M Giomar, ceux qui détenaient des pavillons bleus les truquèrent contre des drapeaux tricolores.. Nous étions le 2 avril 1889.

Retour en France
Le 20 janvier 1889, Mayréna s'embarque pour Gênes, grâce à une souscription ouverte à Hong Kong. Avant de quitter la ville, Mayréna a tenu de menacer encore la France: Il se propose, dès son arrivée en France de créer de l'agitation grâce à ses relations avec les chefs de partis bonapartistes..A Paris, l'aventure de Mayréna ne fut jamais reconnue par les gens sérieux autrement que comme une aventure nouvelle, et rien de plus. Pour l'homme de la rue, c'est un héros. Le 23 février 1889, le tout Paris des boulevards acclamait donc Marie 1er. Marie 1er cherche, lui, la reconnaissance de son royaume par la France et de l'argent. Alors il parade et signe des décrets pompeux. Il commence par épouser une troisième reine. Il nomme successivement un chambellan, un secrétaire de maison, écrit des lettres aux ministres. Sa royauté et sa personne sont évidemment accaparées par la mode et un catalogue d'un grand magasin de nouveautés lance le pouf Mayréna...Il part à Ostende visiter l'exposition congolaise et rencontre M Somsy, un riche industriel belge. Par son argent et son influence, il va donner une nouvelle orientation au monarque désespéré. Il est promu sur le champ Duc de Sédran et de Sépyr.. Il paye les dettes royales, avance l'argent et organise l'expédition qui va permettre à Mayréna de rejoindre ses terres Sédanes; moyennant quoi M Somsy aura le tiers des bénéficies sur l'exploitation du Royaume..

Le retour en Asie et la panique en Indochine...
La traversée permet à Mayréna de fêter à bord ses 48 ans et d'organiser des dîners que financent ses généreux mécènes. A ses cotés, il y a maintenant 5 officiers, et 2 domestiques recrutés à Port Said. A son arrivée à Singapour, c'est l'affolement général en Indochine. Le télégraphe crépite. Ordre est donné au Commandant de la Marine de maintenir dans le port de Qui Nhom un navire de guerre pour empêcher le débarquement de Mayréna. Quand à la Douane, ses jonques armées et autres chaloupes sont tenues de surveiller les moindres criques de la coté d'Annam. Plus sérieusement, un mandat d'amener est lancé contre Mayréna pour escroquerie. L'Indochine est à la fois affolée et amusée, tant les propos du Roi des Sedangs ont été amplifiés ou même simplement pris au sérieux. Le Courrier de Haiphong n'annoncent ils pas que Marie 1er est accompagné de trois généraux et de deux capitaines qui l'aideront à reconquérir son royaume ?....Marie 1er lui, à Singapour, continue à parader, à bluffer. Il a pris une femme malaise, Aïsa, avec qui il s'est marié à la mosquée, suivant le rite musulman. Car il se déclare maintenant s'être converti à l'islamisme et vouloir recruter des prêtes pour propager la doctrine de Mahomet chez les Sedangs, ce qui embétera fort bien les missionnaires catholiques, qui ont eu l'outrecuidance de renier leur allié....Mais entre temps, on apprend que la mission Pavie vient de planter définitivement le pavillon français en pays Moi et que le Siam, qui renonce à toute prétention sur la rive gauche du Mekong, a non seulement assuré le Gouvernement de l'Indochine que Mayréna ne serait pas autorisé à traverser le territoire siamois pour gagner Kon-Toum, mais que, de plus, ordre vient d'être donné à une canonnière siamoise de s'opposer au débarquement de Marie 1er...

L'agonie
Marie 1er décide alors de quitter Singapour et de se réfugier sur la petite île de Tioman, à l'Est de l'état Malais de Pahang dont elle dépend. Cette île, située à 100 miles de Singapour, n'a si peu de ressources que l'approvisionnement doit se faire depuis les ports de Kuala Rompin et de Kuala Endan.  Les Belges quittent Marie 1er. Deux français le rejoignent le 10 juillet 1890 : Horace Villeroi et Harold Scott. Tout deux à bout de ressources et sans position. Il est probable qu'ils rejoignent Mayréna pour tenter une aventure de plus. Horace Villeroi meurt de fièvre le 15 Septembre. Et le 11 novembre 1890, c'est au tour de Mayréna... Officiellement, sa mort est liée à une morsure de serpent. On parlera plus tard d'un possible empoisonnement orchestré par Scoot, mais cette thèse n'a jamais pu être confirmée.
Pays/territoire : Asia
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