samedi 7 février 2015

Archives, un français devenu roi en Indochine, 1ère partie

Marie 1er , Roi des Sédangs
ou l'histoire rocambolesque d'un aventurier français en pays Moï en 1888

Première partie

David de Mayréna rêvait d'un grand destin et mis toute sa vie au service de son ambition. A force de ténacité et de culot, il parvint à son rêve : en juin 1888, il est proclamé Roi des Sédangs par les chefs de 42 villages Moïs ! Quelques mois plus tard, un financier anglais de Hong Kong lui propose un accord portant sur plus de 20 millions de francs pour mettre en valeur son domaine... Mais le succès sera de courte durée. Découvrant l'envers du décor, il est rapidement désavoué, et subira les railleries et sarcasmes des français d'ici et de là bas. Traité d'usurpateur, d'escroc, et même de traite à sa patrie, il s'accrochera jusqu'au bout à ses rêves. "Conquérir un royaume" : voilà le rêve fou que Mayréna réussit à mettre en oeuvre. Pour moi, cette histoire reste le symbole d'une époque où tout était encore possible, et notamment la conquête de territoires quasi inconnus avec des moyens dérisoires...

David de Mayréna
Les premières années de sa vie
Charles - Marie David, le futur roi des Sédangs, est né le 31 janvier 1842 à Toulon. A défaut de pouvoir s'engager dans la marine, il participe, à 21 ans, à quelques actions en Indochine, comme spahi (régiment constitué d'autochtones dans les colonies). Il rentre en France en 1868, se marie peu après, participe à d'autres actions en métropole en 1870-71, ce qui lui valurent le croix de la légion d'honneur. Il est grand (1m82), d'un physique agréable et d'une belle prestance. Que peut il faire ? Il édite ses souvenirs de Cochinchine, devient banquier .. puis, ses affaires tournent mal et il s'embarque à Amsterdam pour Batavia (Jakarta). Là, il vit au crocher le ses compatriotes et finit par se faire expulser... vers la France en 1884. Il a 42 ans. Il réussit à convaincre le Baron Sellière de lui confier 2000 piastres pour réaliser l'exploration scientifique du sultanat d'Atchem (Sumatra). Il repart donc là bas à bord du bateau Vinh Long avec deux autres associés, mais l'affaire tourne court. Jamais ils n'iront à Sumatra, préférant vivre à Saigon avec les 2000 piastres...

A Saigon, la rencontre avec le Gouverneur Général, M. Constans
Il finit par rencontrer le gouverneur Général de Cochinchine, Constans, et obtient une lettre de recommandation du Secrétaire Général, Klobukowsi. On ne sait pas trop pourquoi Constans a fait rédiger cette missive. Toujours est-il que sans elle, rien de tout ce qui suit ne serait arrivé. Sautant sur l'occasion, et fort de la lettre de recommandation, Mayréna s'embarque sur le Haiphong, remonte vers Qui Nhon, puis se rend chez le Résident, Charles Lemire, qui se met aussitôt en quatre pour faciliter la tache de l'explorateur. Mayréna s'arrange aussi  pour obtenir le soutien de l'évêque local qui rédige là encore une lettre à destination des Pères missionnaires.

Les tribus Moïs à cette époque
A cette époque, les Mois sont encore complémentent isolés. D'abord en raison de leur humeur belliqueuse et indépendante. Ensuite en raison de la réputation d'insalubrité de ces montagnes. Les français sont, quand à eux, occupés par le Tonkin dont la conquête leurs donne bien du fil à retordre. Seuls les missionnaires ont un contact avec les tribus sauvages des hauts plateaux, et notamment lors des événements sanglants de 1885. Ils se sont appuyés sur les guerriers Mois pour échapper aux persécutions déclenchées après la révolte de Ham Nghi.

L'expédition
Une expédition est lancée par Mayréna, avec une centaine de coolies. L'objectif officielle est d'aller explorer une région située à l'ouest du Pin Dint et de rechercher les communications naturelles qui pourraient exister entre cette région et la Cochinchine. Charles Lemire, le résident de Qui Non, compte aussi sur l'explorateur pour recueillir tout élément naturel susceptibles de figurer lors de l'exposition universelle de 1889 à Paris...Chacun semblait heureux de partir. Seul, Mercurol, l'acolyte de Mayréna, n'était pas très rassuré et craignait les bandes de pillards. La caravane mis le cap sur Angkè, poste frontière de l'Annam et du pays Moi. Trois jours après, elle fut attaquée par un groupe de pirates Djarais. Là, de Mayréna se montra vraiment un chef en organisant la défense. Il tua de sa main le chef pirate, dispersa la bande puis ... campa sur les lieux ! La colonne finit par atteindre le village Mois du grand chef Pim, Kon Jari Tul. Mais les coolies s'enfuient et David Marie doit écrire aux pères missionnaires pour réclamer leur aide matérielle. Pendant ce temps, notre explorateur ne perd pas son temps : il conclut avec les deux chefs Mois un traités d'alliance et d'amitiés. 

David de Mayréna
Les missionnaires, qui finissent par arriver sur place avec leurs éléphants, sont surpris par cette démarche. Mayréna, lui, a les idées claires: "Envoyé par le gouvernement Français, il ne devait en rien compromettre le drapeau français, mais il lui fallait, au contraire, paraître agir uniquement sous sa responsabilité personnelle, en évitant avec soin tout ce qui aurait un caractère officiel. Il devait grouper sous son autorités toutes les peuplades indépendantes. Si l'entreprise réussissait et ne soulevait aucune réclamation diplomatique de la part d'une puissance européenne, l'explorateur passerait alors la main à la France et, en récompense, recevrait la concession de mines aurifères". En compagnie du Père Guerlach, Mayréna poursuit sa route. Les missionnaires constituent une aide précieuse pour Mayréna, un véritable "sésame " pour entrer dans les villages. De plus, ils parlent les dialectes. Mayréna réussit à imposer son autorité grâce à la menace - réelle ou supposée - que les Siamois faisaient courir sur tout le pays et qui menaçait l'indépendance de tout l'hinterland et de ses habitants. Cette menace, associée à l'ascendant des Pères Missionnaires, permet à Mayréna de convaincre les Djarais et les Sédangs de faire la paix avec les Bahnars. Mayréna continue ainsi d'écrire ses traités. "Les habitants du village de Kon Gung Sui signent un traité avec M de Mayréna et prièrent leur nouveau chef de tirer des coups de carabines. ils aiment à entendre la détonation; ils admirent  la portée et la justesse des armes; mais ce qu'ils aiment le plus, ce sont les douilles vides qui constituent un ornement de premier choix pour les tuyaux de pipes".

Proclamation du roi blanc
En dehors des libations habituelles, le programme de la journée comportait des combats singuliers à l'arme blanche entre les chefs des diverses tribus. Le chef des Sédangs sortit victorieux de toutes ces éliminations, après avoir laissé 3 de ses adversaires assez grièvement blessés sur le terrain. Le vainqueur des vainqueur jetait, de temps à autres, un regard de défi vers Mayréna. Celui ci ne fut pas long à comprendre qu'il ne serait vraiment le chef indiscuté de ces hommes, pénétrés du culte de la force, qu'après avoir montré la sienne. Sa décision était prise et sans même consulté les pères missionnaires, il lança au chef Moi cette apostrophe : " mais moi, tu ne m'as pas vaincu". Le chef sauvage avait compris et il reprit son sabre tout en offrant l'autre au Roi.
- Malheureux, qu'allez vous faire là ? se récrièrent aussitôt en français les deux prêtres.
- Ne craignez rien .. ce gaillard là a besoin d'une leçon pour être ramené à la raison et à l'obéissance..."
Et l'épéiste distingué des salles d'escrime parisiennes, de s'aligner immédiatement, un lourd et encombrant sabre Moï en main, contre le chef Sédang.
Sans que celui ci pu seulement lui placer une touche, le français désarma son adversaire par trois fois. Le Moi dut s'avouer vaincu. Mais Mayréna, comprenant que le sauvage, humilié de son triple échec, préparait une vengeance, à sa manière, c'est à dire mortelle et dans l'ombre, s'avance vers lui et lui dit
- ce n'est pas moi qui t'ai vaincu. Ce sont les génies de mon pays d'occident, qui sont toujours et partout avec moi et qui me rendent ainsi invulnérable, pour me permettre de régner longtemps sur vos tribus et faire leur bonheur.
Ce cataplasme si habilement et opportunément appliqué sur la blessure faite à l'amour propre du chef indigène avait, en un rien de temps, raillait autour de lui toutes les tribus.
Pays/territoire : Asia
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