samedi 24 janvier 2015

Le nouveau Rithy Pahn

La France est notre patrie, le nouveau Rithy Panh

Interview de Rithy Panh sur RFI:
Le réalisateur franco-cambodgien Rithy Panh, devenu célèbre avec « S21, La Machine khmère rouge », a présenté au Festival international de programmes audiovisuels (Fipa) à Biarritz son nouveau film : « La France est notre patrie ». Un documentaire monté exclusivement à partir d’images d’archives de l’époque de l’Indochine française. Tournées jadis pour témoigner de la mission civilisatrice de la France et d’une patrie qui « aime tous ses enfants de la même façon », les images reflètent aujourd’hui l’arrogance des colonialistes qui se croyaient supérieurs. 


Avec son film, Rithy Panh, né en 1964 à Phnom Penh, a détourné l’objectif de la caméra des colonialistes et transformé les images en un outil puissant pour dire qu’«il n’y a pas d’histoire universelle ». Entretien avec le réalisateur sur ce rendez-vous manqué entre ces deux cultures dont il est héritier aujourd’hui. Lire la suite...


Synopsis:
L'histoire d'une rencontre manquée entre deux cultures, deux sensibilités, deux imaginaires. Une rencontre qui a débouché sur une colonisation non exempte de brutalité alors qu'elle aurait pu éviter les guerres, le chaos et la destruction. Ce film composé d'images d'archives fait résonner à l'infini cette idée que "la France est notre patrie". "Cochinchine" (titre de travail du film) est le titre d'un livre de Léon Werth, un "voyageur anticolonialiste" qui traverse cette région en 1925. Son récit est imprégné de l'émerveillement de celui qui rencontre un univers étranger, et qui se délecte de cette étrangeté. Et d'une ample relation de voyage il fait, sans que le lecteur sous le charme ne s'en rende compte, un pamphlet rageur contre la bêtise du colonialisme... 

Inspiré par la lecture de cet ouvrage qui l'a marqué profondément, par son aspect visionnaire, par son analyse des rapports de force et ses parti-pris humanistes, Rithy Panh revisitera les archives qui racontent ce qu'était la Cochinchine de l'époque. Rithy Panh se servira d'images d'archives, des actualités, de films d'amateurs, d'affiches, cartes postales, coupures de journaux, etc., pour décrire sous la forme d'une relecture créative, une lecture personnelle de la réalité du colonialisme. 

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Extrait du livre de Léon Werth, Cochinchine:
C'était à l'heure du déjeuner. Je ne sais comment les passagers furent avertis. Quelques-uns se levèrent de table et regardèrent par les hublots. On ne voyait au loin qu'une ligne noire et des points, quelques traits d'encre au ras de l'eau. C'était une barque presque immergée, des pêcheurs annamites naufragés. Je n'avais jamais vu de naufrage. Et j'avoue que la seule idée, sans image réelle, d'un homme perdu en mer suffit à occuper fortement mon imagination. Il y eut dans la salle à manger un léger mouvement, mais peu d'émotion, une curiosité moins apparente que celle des badauds attirés par un accident de taxi. Le paquebot est solide. Le paquebot va droit son chemin, sans roulis, sans tangage. Le paquebot va de Marseille à Shangaï. Les passagers aussi. Et c'est l'heure du déjeuner. Les naufragés auraient pu choisir une autre heure. Cependant le commandant et les officiers du bord ont interrompu leur repas, se sont levés de table. Ils disparaissent. Les passagers maintenant sont plus émus. L'événement devient intérieur au navire. Le paquebot semble avancer de flanc, très lentement. Du pont, je distingue maintenant dans la barque un enfant et deux hommes. L'un d'eux grelotte. Un troisième est à l'eau. Il nage en s'appuyant à un tronçon de mât brisé. L'homme et le mât font à la barque une sorte de queue sombre. La barque n'est plus très loin. Mais sans voiles ni rames et pleine d'eau, les pêcheurs ne peuvent la diriger. Le nageur abandonne son mât et s'approche du paquebot. On lui jette une corde. Il la saisit et en tient l'extrémité dans sa bouche. On pensait qu'il allait immédiatement se faire hisser à bord. Mais il s'éloigne, retourne à la barque et l'amarre à la corde. Il veut aussi sauver la barque. 


Un canot à la mer, comme dans les récits de voyage. À la rame, les matelots du bord le dirigent vers la barque naufragée. Le canot saute les vagues. Il en fait l'ascension et redescend. En vérité il enjambe, il se hisse, se cramponne à la vague. D'un mouvement lent. On a le sentiment qu'une dernière vague se formera qu'il ne pourra franchir. Enfin le canot de sauvetage touche la barque de pêche. Les deux hommes et l'enfant, aidés par les
marins, passent dans le canot. Je ne décrirai pas les mouvements qui s'accomplirent pendant ces quelques minutes : l'approche du canot, les hommes des deux embarcations se joignant, se penchant, s'accrochant, ces bras tendus comme pour une étreinte, le marin saisissant l'enfant. Et la mer ballottant tout cela. Et l'émotion d'angoisse et puis l'apaisement. Les pêcheurs grimpent à bord. Ils sont ruisselants, à peine grelottants. Ils étaient ainsi depuis cinq heures du matin, le corps dans l'eau.
— Fais-les vite sécher, dit le second.
On leur donna des bleus. Ils se réchauffèrent sur le pont des troisième. Longtemps fixée sur l'espace de mer où les deux barques se joignirent, mon attention se détendit. Je fus de nouveau un passager parmi les passagers. J'attendais une parole, je cherchais un regard, moins peut-être ou davantage. Ce qui s'était passé imposait je ne sais quel besoin d'accord humain, d'échange, de contact.
— On a perdu une heure... dit quelqu'un, tout près de moi.
Je me retournai. Je ne sus point qui avait dit cela.
J'errai sur le pont. Et cette phrase, je l'entendis deux fois... trois fois... quatre fois. Elle n'étonnait personne. Elle circulait sur le paquebot comme la seule vérité de cette heure. Avant d'entrer au fumoir, un passager dit sur un ton plaisant :
— On a sauvé quatre tiers de vies humaines.
Ce n'était qu'une plaisanterie et sans doute traditionnelle. Un missionnaire, l'entendit comme moi. J'ignore si elle l'étonna autant.
L'intendant, le juge, le capitaine d'Infanterie coloniale et l'avocat général s'installèrent à la table de bridge. Je devais faire le point... Si au lieu de battre atout, je battais simplement mes piques d'entrée?
— En quoi voulez-vous que ça me gêne, roi sur valet?
— Bien joué, dit-il en portugais.
— Je n'ai pas un poil de sec...

Léon Werth, auteur de ''Cochinchine''
Dans quelques heures nous serons à Saïgon. C'est le vingt-cinquième jour de traversée. Je ne suis plus étonné de la qualité des conversations et des plaisanteries. On parle de bridge, de soldes et d'abonnements. Les femmes comme les hommes. Les plaisanteries sont celles que l'on attribue aux commis-voyageurs, tant qu'on n'a pas voyagé sur un paquebot des Messageries Maritimes, en compagnie de fonctionnaires coloniaux. Ils constituent un type : le passager. Ils font penser surtout à ces touristes boutiquiers qu'on rencontrait avant la guerre dans les hôtels modestes des petits trous pas chers. Ils étaient pris de l'ivresse de la villégiature. Ils n'avaient point l'habitude d'être servis. On les servait. Ils se plaignaient. Ils étaient exigeants. On aurait cru des princes, des princes mal élevés. Ils n'avaient manifesté aucun instinct de férocité. Un peu comiques simplement. D'un monde périmé.
Pays/territoire : Cambodia
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